Franc-maçonnerie et francs-maçons en Aunis et Saintonge sous l’Ancien Régime et la Révolution (Rumeur des Âges)

 

 

 

 

Préface (extraits)

Il n’est qu’une recette en histoire : rechercher tous les documents que le temps a conservés et leur demander de répondre d’eux-mêmes aux questions que la société dans laquelle il vit pose à l’historien. C’est ce qu’a fait Francis Masgnaud. Avec une modestie qui est la garantie du sérieux de son travail, F. Masgnaud a circonscrit sa recherche aux deux provinces qui formèrent en 1790 la Charente-Inférieure. Personne avant lui ne s’était hasardé sur ce terrain et l’on peut être surpris que des sociétés “secrètes” aient laissé, en dépit des bouleversements dus à la dernière guerre, tant de documents significatifs. L’ auteur nous en livre un bon nombre. Au delà du pittoresque, qui donne au livre une vraie saveur, l’auteur a parfaitement mis en évidence l’originalité des loges d’Aunis et de Saintonge implantées à La Rochelle, à Rochefort, dans les iles. Elles connaissent un grand brassage humain ; les frères étrangers qui font escale dans nos ports ne manquent pas de les visiter et d’y apporter des idées nouvelles. Que celles inspirées par la philosophie des Lumières y aient régné en maitresses, quoi d’étonnant? Il est symptomatique qu’elles n’aient nullement empêché les armateurs rochelais qui se sont fait recevoir dans des loges de se livrer, sans problème de conscience, à la traite des noirs. Rares étaient ceux qui se souciaient alors, dans la France de Voltaire et de Rousseau, d’un trafic dont on ne voulait voir que la ” nécessité ” économique. Aussi bien la société rochelaise et maçonne reflète-t-elle, à sa manière, la société française dans son ensemble. Elle goûte les idées des Lumières, elle révère aussi la monarchie. Les loges d’Aunis et de Saintonge n’abordent pas et ne traversent pas d’un bloc, les bouleversements révolutionnaires. Elles n’appliquent pas, avec une aveugle discipline de mystérieux mots d’ordre venus de París. En eussent-elles reçu que les rivalités personnelles qui souvent les opposent, les opinions et les croyances qui nourrissent des hommes d’origines sociales diverses qui les composent l’eussent interdit. C’est cette variété qui frappe le lecteur. C’est elle qui ressort admirablement d’un livre qui est parfaitement fidèle à son titre – rare mérite ! – puisqu’il fait part égale au jeu des institutions de la Maçonnerie et à la biographie de ses membres. Francis Masgnaud est bien dans la ligne de l’histoire sociale, telle qu’elle est aujourd’hui conçue, qui privilégie l’histoire des groupes et s’appuie sur la prosopographie. Les fervents d’histoire locale y trouveront leur compte. Ils bénéficieront de notices scrupuleusement établies d’un certain nombre de Maçons qui ont joué un rôle dans l’histoire régionale et nationale, et parfois dans la littérature – de Choderlos de Laclos à Régnaud de Saint Jean d’Angély, de Joseph Guillotin à La Touche Tréville. Personne n’a été oublié : un millier de Maçons ont été identifiés. Leur liste figure à la fin de l’ouvrage, après quelques documents curieux et passionnants. Voila une monographie qui éclaire la grande Histoire et qui honore l’histoire régionale.

Jean Glénisson,

Correspondant de l’Institut,

Directeur de recherche au CNRS,

Directeur d’études à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales

Extraits :

- Acte de naissance de Désaguliers :

Nous ne pouvons parler des Francs-Maçons d’Aunis et de Saintonge du XVIlIe siecle sans évoquer le premier d’entre eux : Jean Théophile Désaguliers – premier, sans doute, des Français a être initié dans l’Ordre maçonnique, une douzaine d’années au moins avant Montesquieu (qui est pourtant donné pour le premier Français reçu Franc-Maçon, en 1729) – premier également quant à l’importance de son activité maçonnique. Selon plusieurs maçonnologues, il serait le concepteur de la Franc Maçonnerie moderne, en aurait posé les bases, dicté les règles. Anderson n’aurait été que le rédacteur des Constitutions. L’importance du rôle joué par Désaguliers dans les débuts de la Maçonnerie est le premier point de la controverse le concernant. C’est, de loin, le plus important. Tous admettent cependant qu’il exerça une grande influence, sans être d’accord sur ses limites (en 1719, Désaguliers est élu Grand Maitre de la Grande Loge de Londres). Le second point de controverse est l’étendue de son influence dans le monde profane. Protestant, puis pasteur de l’église anglicane, chapelain du prince de Galles, il joua un rôle important, peut-être même de conseiller, auprès du premier souverain de la dynastie hanovrienne. Physicien, pour certains il n’est que le vulgarisateur de Newton ; pour d’autres, au contraire, Désaguliers est un savant inventif, auteur de plusieurs découvertes et perfectionnements. Le troisième point de controverse, le plus facile à clarifier est la date de sa naissance. Une vie comme celle de Désaguliers a été très étudiée. Des nombreuses biographies qui lui ont été consacrées, nous relevons comme date de naissance :le 1er mars 1683 : John Stokes : Life of John Theophilus Desaguliers (1927), A.R. Hewitt : Grand Lodge 1717-1967 (Biographical list of Grand Masters, compiled by), Peter Bloch : Désaguliers Grand Maltre de la Grande Loge d’Angleterre (Villard de Honnecourt n° 5, 1982)le 12 mars 1683 : Georges Oliver : The revelations of a square (p. 43 – 1855) , Emile Daruty : Recherches sur la R.E.A.A. (p. 23 – 1879), Gould : History of the Grand Lodge of England 1723-60 (the history of the freemasonry, vol. 4 p. 348 – 1910), A. Mackey : Encyclopedia of freemasonry (1946), HW Coil : Masonic Encyclopedia (1961), Edward Newton : Brethren who made masonic history (Prestorian lecture for 1965)le 13 Mars 1683 : Gustave Bord : La Franc-Maçonnerie en France des origines à 1815 (1908), Bernard Fay : La Franc-Maçonnerie et la révolution intellectuelle du XVIII’ siècle (1935), Jean Torlais : Un Rochelais Grand Maitre de la Pranc-Maçonnerie et physicien au XVIIIe siècle (1937), Jean Palou : La Franc-Maçonnerie (1964), Marius Lepage : L’Ordre et les Obédiences (1971).Des recherches généalogiques s’imposaient. Rapidement, nous avons trouvé, sur les registres protestants de La Rochelle le baptême de Jean Théophile (également au Temple de La Rochelle) le 17 mars 1683. Nous en donnons ci-après la copie. Ainsi, nous sommes fixés sur la date de naissance de Jean Théophile Désaguliers, le 12 mars 1683, à La Rochelle. Remarquons que la date du 1er mars 1683, donnée par les biographes anglais, est également juste, puisque ce n’est qu’en 1752 que l’Angleterre a remplacé le calendrier julien par le grégorien.

À noter qu’une très attendue biographie de Désaguliers, œuvre de Philippe Langlet, est à paraître : heureux que ces quelques lignes écrites sur le fondateur de la franc-maçonnerie moderne l’aient incité à développer cette recherche.

- Loge des framaçons de Saint Nicolas :

Un acte notarié connu (A.D.C.M. 3 E 978) donnant l’inventaire du mobilier d’une loge rochelaise, sise rue du Duc (Nous n’en connaissons pas le titre, elle est seulement nommée Loge des framaçons de St Nicolas) nous a permis de découvrir un acte de justice d’autant plus intéressant qu’il décrit avec précision non seulement les locaux, leur décoration et leur mobilier mais précise également à quels usages meubles et instruments étaient destines. Cet acte date de 1770 Premierement avons observé que sur la porte d’entrée de la salle ou loge ou nous sommes il y a une toille pinte attachée qui paroist représenter une figure humaine nue étandue ayant une chesne de fers au col et un ange monté sur cette figure ayant un pied sur l’estomac et l’autre sur le bas ventre tenant de la main gauche l’extrémité de ladite chaine et de l’autre une épée nue lancée sur ladite figure, et ayant sur le réquisitoire dudit procureur du Roy interpellé les dits Charles, Dumaine et Landois de nous déclarer ce que signifie les dites figures ou emb!emes, lesdits Charles et Dumaine nous ont déclaré que lorsqu’ils sont entrés dans la loge ils les ont trouvé dans les mêmes formes et au même endroit, qu’ils en ignorent la signification quant audit sieur Landois il a aussi déclaré que dans le temps qu’il a été admis dans la dite prétendue société ledit embléme estoit peint et placé au même endroit qu’il est actuellement. Ensuitte avons interpellé lesdits Charles, Dumaine et Landois au réquisitoire du procureur du Roy sur le fait de savoir s’il y a quelques punitions usitées dans ladite société semblables a celles représentées par cette figure, ledit Landois a dit qu’il ne connoist point de punition dans la loge des framaçons d’autre que celle de renvoyer un associé ou maçon lorsqu’il a manqué a quelqu’uns de ses devoirs ou par quelques amandes pécuniaire au profit des pauvres ainsy qu’il sera facile de le vérifier par l’examen des registres de délibération,s qu’au surplus il ne connoist absolument l’emblème de ladite figure.

- Les religieux :

Si le vicaire de la paroisse Saint Barthélémy de La Rochelle refusa l’absolution au concierge de la loge l’Union Parfaite parce qu’il était attaché à un corps que l’Église condamne, son collègue d’Andilly posa la première pierre d’un temple maçonnique à Marans (voir ci-contre). Au dos de cette pierre était gravée l’inscription IANNAI, qui mettait en opposition les deux saints Jean.

Mieux encore : à Boresse, le curé Guimberteau fit sculpter des motifs maçonniques dans l’église et dans la sacristie !  Si le cas semble unique d’un ecclésiastique faisant un tel pied de nez aux Bulles (malgré qu’elles restèrent inappliquées en France, elles n’en marquaient pas moins la volonté du pape), un certain nombre de ses collègues ont fréquenté les loges avec un pourcentage de 4,5% des effectifs maçonniques, à peine moindre que sur l’ensemble du territoire (5% selon André Combes qui indique 80 % de Frères membres du Tiers et 15 % de nobles). Ce pourcentage est important si l’on tient compte de la particularité des deux provinces qui sont des fiefs du protestantisme. Et les protestants sont nombreux à fréquenter les loges. Ils y cohabitent, en toute fraternité avec des membres du clergé romain, sans problèmes car ces religieux assumaient pleinement leur appartenance à l’Ordre : sur le sceau de l’un d’eux, l’abbé Bestier, de Rochefort, figuraient l’équerre et le compas. La tolérance religieuse était vécue au quotidien. Dans les années 1780, des Maçons musulmans algérois visitèrent l’Union Parfaite, de La Rochelle.

- Les gens de mer :

Outre les officiers de la Royale, qui ont quelquefois créé leurs propres Ateliers, armateurs, capitaines et marins fréquentent des loges, dont le nom est parfois donné à leurs navires :

Lors de leurs escales, en divers pays, ils se retrouvent à maçonner, aussi à l’aise que dans les tavernes et, même si les rituels sont parfois différents de ceux qu’ils pratiquent, ils en comprennent le sens car le symbolisme de la Maçonnerie est universel. Ce qui les a portés à croire qu’ils font effectivement partie d’une utopie réalisée, comme le montrent chansons et poèmes maçonniques de l’époque : chaque loge m’assure un port … quiconque est parmi vous admis est citoyen du monde (voir ci dessous).

Parmi les documents recherchés par les collectionneurs, figurent en bonne place les patentes délivrées aux loges par les Obédiences, pour attester de leur régularité, et les diplômes accordés, pour les mêmes raisons, aux francs-maçons :

Il faut dire que de tels documents étaient nécessaires du fait que les premières divulgations étaient contemporaines des débuts de la franc-maçonnerie et que tout un chacun connaissait ou cherchait à connaître les fameux signes de reconnaissance. Je relate, p. 280, la mésaventure survenue à un importun à qui des Maçons avaient fait accroire que le signe de reconnaissance avait été changé (justement du fait des divulgations) et que le nouveau signe était un pied de nez, qu’il fit à …  l’intendant de Montpellier !

Autres ‘bizarreries’, qui sont très prisées des collectionneurs, les alphabets secrets (qui ne l’ont jamais été), les rituels chiffrés ou abrégés, les boîtes à bijoux et décors, les protections et menaces (symboliques) qui y sont attachés (représentations tangibles du secret) qui font partie du folklore maçonnique :

- Commentaires :

- Deux demi-pages dans la presse locale : de Christophe Lucet (Sud Ouest du 16 mai 1989) ; de François David, (La France du 18 mai 1989).

- Un article dans une revue spécialisée, Renaissance Traditionnelle, dirigée par René Désaguliers n° 81, de janvier 1990 :

On n’insistera jamais assez sur l’intérêt des monographies régionales dans l’histoire maçonnique. Elles permettent, en s’éloignant un instant des vastes synthèses aux généralisations parfois discutables, de revenir aux réalités concrètes et quotidiennes. Travail ingrat pour l ‘historien, mais essentiel pour la restitution de la vérité. En 350 pages, Francis Masgnaud se livre à une analyse qu’on peut croire quasiment exhaustive des loges d’Aunis et de Saintonge avant et pendant la Révolution, relevant tous les rites pratiqués, et évoquant surtout pour nous les activités des loges, d’une manière très vivante. Les thèmes abordés dans les loges sont examinés, de même que leur composition sociale. On y a joint quelques portraits de francs-maçons remarquables. Suivent également onze très intéressants documents en annexe, et une liste de plus de 800 noms.

April 30th, 2015 at 11 h 26 min | Comments & Trackbacks (0) | Permalink

Loges et francs-maçons de la Haute-Vienne de l’Ancien Régime à la Cinquième République (Editions Lucien Souny)

 

Préface (nous en donnons l’intégralité car son auteur y pose remarquablement le problème de la maçonnologie)

Depuis une vingtaine d’années, patiemment, discrètement, mais avec une grande rigueur, Francis Masgnaud construit une œuvre. Son domaine est encore une friche où quelques monuments se dressent déjà, en grande partie grâce à ses travaux, mais aussi grâce à ceux d’autres chercheurs de sa qualité. Ce domaine est en fait très mal connu : c’est celui de l’histoire locale de la franc-maçonnerie.

Certaines habitudes de l’érudition française font généralement considérer au grand public que les monographies, ces études exhaustives de situations ou de problèmes restreints, de cas particuliers et de modestes mystères, sont réservées à une sorte d’élite qui seule peut y trouver de l’agrément, réservant à un plus large lectorat les grandes synthèses, les histoires générales, qui fixent les grandes lignes, cernent les évolutions majeures et illustrent les événements fondamentaux. Je ne me suis cependant jamais résolu à partager cette façon de voir les choses. Depuis la fin du siècle dernier, depuis que la conception fustélienne de l’histoire s’est imposée, nul ne peut – ou ne devrait – prétendre à la qualité d’historien s’il ne se pose en permanence, à propos de la moindre difficulté qu’il rencontre, du moindre fait qu’il cite, ces fameuses questions : « avons-nous un texte, avons-nous un document ? ». C’est tout ce qui distingue – mais la différence est capitale – l’histoire scientifique de l’histoire romantique. Une telle exigence, devenue banale dans la plupart des domaines de l’historiographie moderne, a toutefois mis très longtemps pour s’imposer dans le domaine de l’histoire maçonnique. Il y a à cela plusieurs raisons, la principale, mais non la seule, étant que pendant très longtemps, l’histoire maçonnique n’a pas intéressé les universitaires qui ont laissé ce champ, considéré par eux comme mineur ou sans objet digne d’attention, à des apprentis historiens, ou pour mieux dire, à des amateurs souvent sympathiques mais dont la passion ou la bonne volonté ne pouvait suppléer un défaut essentiel de formation intellectuelle et méthodologique. C’est sans doute pour cela que pendant tout le XIXe siècle, et pendant au moins la première moitié du XXe, l’histoire maçonnique a été contée dans des ouvrages tous plus approximatifs, douteux et fautifs les uns que les autres. La force de l’écrit est telle, cependant, que nombre de légendes absurdes furent confirmées par le seul fait que de prétendus historiens de la Maçonnerie les avait eux-memes rapportées !… Une nouvelle Ecole de l’histoire maçonnique naquit pourtant, à la fin du siècle dernier, en Angleterre, dont l’un des plus illustres représentants, Robert F. Gould, écrivit une History of Freemasonry qui, après un siècle et trois éditions, continue de faire autorité. Dans le sillage de l’illustre Loge de Recherches Quatuor Coronati 2076, de Londres, une revue annuelle, Ars Quatuor Coronati (AQC), s’imposa très vite comme le thésaurus de l’érudition maçonnique dans le domaine anglo-saxon. Il fallut attendre encore une cinquantaine d’années pour qu’un semblable courant se manifestât en France. Une étape essentielle de cette réforme de l’histoire maçonnique fut franchie grâce à Pierre Chevallier, disparu en 1998, dont les travaux, à la fin des années soixante, mais surtout la très remarquable Histoire de la Franc-Maçonnerie française, en 1974, furent déterminants. Vers la même époque, la revue Renaissance Traditionnelle, sous l’égide de son fondateur, l’érudit et regretté René Désaguliers, apportait notamment à l’histoire intérieure de l’Ordre, à celle de ses grades et de ses rituels, le même éclairage rigoureux et nouveau. On peut certes regretter qu’aujourd’hui encore aucune chaire officielle ne soit consacrée à l’histoire maçonnique, mais celle-ci constitue le sujet d’un nombre croissant de thèses, montrant qu’elle a enfin pu être reconnue comme un digne objet d’étude par l’Université. Une autre lacune explique aussi la faiblesse des études françaises sur l’histoire de l’institution maçonnique : c’est le caractère très général – on serait tenté de dire : superficiel – de nombreux ouvrages. Lorsqu’un ennemi de la Franc-Maçonnerie, Bernard Fay, qui devait assumer les fonctions d’Administrateur de la Bibliotheque Nationale et des archives maçonniques pendant des heures sombres de notre histoire, écrivit, peu avant la derniere guerre, La Franc-Maçonnerie et la Révolution intellectuelle au XVIIIe siiècle, il brossait avec un certain brio – car l’homme n’était pas dépourvu de science ni d’un certain talent littéraire – une vaste fresque faisant de la Franc-Maçonnerie la puissance occulte qui avait fomenté la subversion de l’Ancien Régime, trouvant son accomplissement dans la Révolution française. L’exercice était subtil et bien conduit, mais il y manquait l’essentiel : des preuves documentaires. C’est précisément parce qu’elle rend désormais irrecevables des travaux brillants mais sans fondement que la recherche de F. Masgnaud est si précieuse et qu’elle doit être si vivement encouragée.

Que l’on songe à ce que nous apporterait l’assemblage d’une centaine de monographies de la qualité de celles de F. Masgnaud, couvrant tous les départements français : l’histoire de la Franc-Maçonnerie serait sans doute en grande partie à réécrire… Les hommes que F. Masgnaud ressuscite pour nous, qu’il nous montre vivants et actifs, ne sont plus des abstractions, mais des acteurs concrets et authentiques de l’histoire. C’est ce qui fait tout leur intérêt, mais c’est aussi ce qui soulève en nous tant d’émotion lorsque nous lisons le récit de leur vie, de leurs luttes, de leurs espoirs. Grâce à ses travaux, c’est au moins une grande partie de l’Ouest de la France – terre de contrastes et de ferveur qui retrouve la vérité de son histoire maçonnique. Souhaitons que ce défricheur d’archives qui est aussi un bâtisseur songe pour notre plaisir à d’autres chantiers !

Roger DACHEZ ,

directeur de Renaissance Traditionnelle

Extraits

En Aunis et Saintonge, nous comptons 112 souscripteurs à l’Encyclopédie (59 à La Rochelle, 27 à Rochefort, 26 à Saintes) alors qu’en Haut Limousin, 3 exemplaires seulement ont été souscrits. Alors que les deux provinces charentaises sont ouvertes sur la mer et échangent avec la Hanse Alémanique, les Colonies, l’Amérique et l’Extrême-Orient, le Limousin est enclavé, les routes peu praticables, au grand regret de l’intendant Turgot. L’intérêt pour les nouveautés y semble très limité mais, pourtant, des loges y sont constituées dans le même temps que celles des Orients de Saintes, Rochefort et La Rochelle, si l’on compte la loge du Dorat, à l’existence hypothétique, sinon dès 1751.

Nous relevons deux particularités de la Maçonnerie limousine par rapport à celle d’Aunis et de Saintonge : elle est composée, voire dirigée par des membres des confréries de pénitents et les loges d’adoption y sont inconnues. La seconde particularité est probablement une conséquence de la première, les confréries de pénitents n’admettant pas les femmes.

- Les loges et la religion :

Le curé de Guéret écrit à l’évêque de Limoges le 14 mai 1754 : monseigneur, j’ai parlé à plusieurs de MM. les francmassons, ils prétendent que leurs sociétés n’ont rien de contraire au bon ordre et à la religion, ils soutiennnent au contraire qu’ils ne s’y entretiennent que de choses édifiantes et qu’ils tendent au bien et à la charité. Je ne puis en juger parce que c’est un secret qu’ils gardent et j’en ignore. Ils s’authorisent de la protection et de l’exemple de plusieurs seigneurs, de personnes d’église, séculières et régulières. Je ne suis pas en état de contester les faits qu’ils m’avancent mais je suis très persuadé que ces sociétés ne sont pas aussi chrétiennes qu’ils le disent parce qu’elles ne seraient pas si mistérieuses et cachées (…) Il y a ici un sieur Lasnier, peintre de Limoges qui travaille avec son fils qui est aussi franmasson. Il fait bande à part. Il a reçu quelques jeunes gens de cette ville. Il débite qu’à Limoges presque tous les marchands sont franc massons. Je gémis sur leur aveuglement mais il me paroit difficile de réformer tout ce qui est vicieux. Plusieurs personnes de considération de cette ville authorisent cette société et paroissent entêtés.

Six confréries de pénitents ont existé à Limoges : pénitents noirs, bleus, blancs, gris, feuille morte et pourpres (cette dernière, créée parce que les pénitents noirs avaient refusé d’assister un supplicié : il s’agissait d’un membre de la confrérie, condamné à mort). Ces confréries se sont implantées tardivement à Limoges, pour les mêmes raisons qui firent ignorer aux Limousins les hérésies médiévales et le peu d’enthousiasme qu’ils montrèrent pour le protestantisme. Pour Michel Cassan ((Le temps des guerres de religion), la province est un môle de résistance à toutes les propositions religieuses nouvelles ; ce que Louis Guibert explique par la lenteur habituelle du caractère limousin). Par contre, si le Limousin semble lent à s’enthousiasmer, une fois qu’il a choisi de s’engager dans une voie, il y reste durablement : dans le courant des XVIIe et XVIIIe siècles, de ce dernier surtout, il n’y avait pas un seul chef de famille de Limoges qui ne fut membre de quelque confrérie à laquelle avant lui son père, son grand-père, ses ancêtres avaient appartenu. C’est par centaines qu’elles comptaient leurs membres. Le pénitent se caractérise par son humilité et son abnégation : il se fait enterrer auprès d’un criminel et soigne les malades contagieux : c’est sa façon de concevoir la repentance. Ce qui singularise les pénitents (à tout le moins ceux de Limoges), c’est leur grande indépendance, leur fronde permanente vis-à-vis du clergé. Les querelles étaient interminables : porte des clochers fermées, cordes des cloches coupées, serrures des églises changées, outils liturgiques cachés, boycott de messes, processions empêchées…En 1807, l’évêque établit un nouveau règlement pour les désormais sept confréries de Limoges : elles le refusent, dénonçant une rigueur exagérée de soumission temporelle envers messieurs les desservans qui engageray les pénitens à la disposition du clergé.En 1743, ces confréries, pourtant, faillirent disparaître : un déserteur de la milice fut condamné à mort par l’intendant (sans jugement). Il avait tué l’archer venu l’arrêter : la victime avait reçu de l’argent de la famille du condamné pour ne pas le retrouver. L’opinion publique était acquise au meurtrier. Les pénitents pourpres, chargés de l’assister dans ses derniers moments l’aidèrent à s’échapper : ils trafiquèrent la corde de la potence, organisèrent une bousculade, lui firent revêtir un froc de pénitent tandis que la foule retenait les archers lancés à sa poursuite. Le parlement de Bordeaux interdit aux pénitents d’assister aux exécutions en habit sous peine de 300 livres d’amende. Évalués à 2 500 au milieu du XVIII e siècle, les pénitents de Limoges étaient 4 000 en 1809. Leur indépendance vis-à-vis du pouvoir religieux a dû plaire aux francs-maçons et, comme dans la ville tout le monde en était, nombre de francs-maçons furent également pénitents. Le fonctionnement des confréries n’est pas sans rappeler celui des loges : les membres devaient observer scrupuleusement les statuts et obéir aux officiers dont l’élection annuelle se faisait à scrutin secret et à la pluralité des suffrages. Les affiliés qui manquaient aux réunions sans excuse légitime payaient une amende de cinq sols. A la troisième absence injustifiée, ils étaient exclus. Nul ne pouvait quitter l’assemblée avant la fin de l’exercice s’il n’en avait obtenu la permission. Les ressources de l’association se composaient de droits d’entrée, d’une cotisation, des amendes pour absences ou autres manquements et des aumônes volontaires déposées dans le tronc. Les pénitents devaient tenir un fort secret sur ce qui se passait durant les réunions. Tout confrère devait se réconcilier avec ses ennemis, les conflits entre membres étaient réglés à l’intérieur de la confrérie, quand un confrère tombait malade, les associés devaient le visiter et, quand il mourait, les confrères en habit assistaient aux funérailles. Pour être admis dans la confrérie, il fallait recueillir l’unanimité des suffrages. Le candidat qui ne l’obtenait pas pouvait être renvoyé à un scrutin ultérieur. S’il n’obtenait pas les deux tiers des voix, il était définitivement écarté. Une fois admis, le postulant est amené au pied de l’autel, d’où le recteur l’interpellait : Mon frère, que demandez-vous ? la miséricorde de Dieu, la paix et la charité de cette congrégation et, pendant que le maître de cérémonies lui passait la ceinture, il ajoutait : que le Seigneur vous fasse revêtir un homme nouveau ! Tout cela évoque, parfois d’assez près, le fonctionnement des loges. Autres points communs : dans les deux sociétés, le “recrutement” s’effectuait par cooptation et les femmes n’étaient pas admises (contrairement à ce qui se fit dans de nombreux Orients, il n’y eut pas de maçonnerie d’adoption à Limoges). Lors de la dernière élection des pénitents noirs à Limoges, en 1869, le prieur, le sous-prieur, le syndic perpétuel de la compagnie étaient francs-maçons et nous trouvons de nombreuses signatures de Maçons sur les registres des confréries. Autour de Limoges également : le vénérable de la loge de Tulle était prieur des pénitents bleus et Louis Pérouas relève la présence importante de franc-maçons (plus de la moitié de ceux connus avant la Révolution) dans les confréries de pénitents noirs et des pénitents blancs d’Aubusson.

En 1831, les habitants de Villefavard, conseillés par l’avocat Laclaudure, phalanstérien et franc-maçon de Bellac, rallièrent en bloc l’Église Catholique Française, de l’abbé Chatel, franc-maçon comme la plupart des prêtres qui l’avaient suivi. Cette église interdite, alors que l’évêque de Limoges jubilait, certain qu’ils allaient l’implorer, repentants et soumis, de réintégrer le giron de l’Église, ils se convertirent au protestantisme.

Sur les convocations des chapitres (maçonniques) de Limoges, les trois vertus théologales, symbole du grade de rose-croix, sont figurées :

Le 22 avril 1844, le montant du tronc des Artistes Réunis est remis à un prêtre polonais, maçon dans l’indigence, qui n’avait rencontré chez les gens de son état que stérile charité. En 1862, un membre de la loge invite ses Frères au baptême de son fils. Mais le dernier quart du XIX e siècle n’est pas loin, qui marqua l’engagement des Maçons dans une laïcité de combat.

 

Après avoir destitué le Grand Architecte de l’Univers, ils contribuent activement à la laïcisation des établissements scolaires, allant jusqu’à demander au ministre des cultes de sanctionner l’évêque de Limoges, fonctionnaire qui lutte ouvertement contre la République. Le 9 septembre 1895, le Convent du Grand Orient commence par un don de 300 francs aux corsetières de Limoges qui, en grève depuis trois mois, avaient refusé de s’agenouiller quatre fois par jour en récitant les oremus réglementaires dans la confrérie Notre Dame de l’Usine. La loge et les libre-penseurs de Limoges soutiennent leur lutte pour l’émancipation et la liberté de conscience. En novembre 1901, l’affaire des crucifix (dans les écoles) secoua tout le département.

La presse antimaçonnique

Les Maçons ont à subir, tout au long de la Troisième République – mais plus particulièrement dans les années 1880-1905 – les foudres de la presse monarchiste et de la presse catholique (qu’elle soit conservatrice ou progressiste). Les républicains, juifs, libres penseurs et francs-maçons y sont attaqués dans un style haineux, bien souvent annonciateur de celui des journaux de Vichy qui ne dénonceront pas les juifs et les francs-maçons avec plus de véhémence que leurs prédécesseurs bien pensants.

Mais les attaques sont plus anciennes. Dès 1877, L’Union Conservatrice s’en prenait aux politiciens francs-maçons : ” savez-vous pourquoi M. Codet porte toujours des gants dans ses tournées électorales ? Pour ne pas se salir la main quand il la tend aux frères et amis ! ” Dans le domaine de l’antisémitisme et de l’antimaçonnisme, volontairement confondus, souvent, La Croix de Limoges, dès son premier numéro, montre qu’elle n’a rien à envier à La Libre Parole de Drumont : ” Les libres-penseurs, les juifs et les francs-maçons s’entêtent plus que jamais à faire la guerre à la religion et au peuple. Quel diable les pousse ? Ne serait-ce pas un diable prussien ? “. Pourtant, si le Grand Orient a supprimé l’obligation de croire en Dieu en 1877, date à compter de laquelle la presse conservatrice s’en prend plus ouvertement à la franc-maçonnerie, les en-têtes des lettres de la loge les Artistes Réunis, portaient encore, en 1894, la formule Crains Dieu, sers ton pays, secours l’indigence :

Plus originale que les attaques de la presse cléricale et conservatrice – somme toute de bonne guerre dans la période qui précède la séparation de l’Église et de l’État – les Maçons de Limoges eurent à subir, en 1904, une violente campagne antimaçonnique menée par le journal d’extrême gauche La Cravache Rouge.

À cette presse antimaçonnique, les Maçons répondent dans les publications qu’ils dirigent (ils avaient fondé, le 5 mars 1848, un quotidien éphémère, La Fraternité, dont une seconde édition était au profit des pauvres).

Ces journaux de la fin du XIXe siècle (et du début du XXe ), dirigés par des Maçons ont pour titre L’express du Limousin, Le Rappel du Centre, Le HérissonLe Petit Démocrate, hebdomadaire “silloniste” édité à Limoges en 1907, qui couvre la Charente, la Corrèze, la Creuse, la Dordogne et la Haute-Vienne, s’en prend à la franc-maçonnerie accaparant la République et revendiquant pour elle seule le monopole de l’idée républicaine ! Monarchiste ou républicaine depuis cent ans, elle a été gouvernementale sous tous les gouvernements (ce qui n’est pas tout à fait faux). Un nouvel hebdomadaire antimaçonnique, Le Salut National, organe de la section limousine de l’Action Française est créé en 1910. Le 5 juin, il annonce l’édition à 100 000 exemplaires, par les Camelots du Roi, de la liste des Maçons de Limoges, avec les noms, adresses et professions (comme le fera la presse vichyste). Durant la Première Guerre mondiale, les attaques cessèrent pour reprendre dans l’entre-deux guerres : le 15 avril 1926, le mensuel catholique L’écho de Limoges et du Centre accuse la franc-maçonnerie internationale : Pourquoi, lors du traité de Versailles, l’Allemagne vaincue a été traitée avec autant de mansuétude et l’Autriche-Hongrie disloquée ? c’est parce que la première était protestante et la seconde catholique. Cette différence de traitement, c’est un coup de maître de la Contre Église, de la franc-maçonnerie internationale qui aspire avec impatience et frénésie à la domination, à la tyranie universelle. En 1935 et 1936, la Société des Journaux et Publications du Centre édite Les fossoyeurs de Limoges puis Lionou à Limoges rouge, où le maire, Léon Betoule, est brocardé (à tort) sur son appartenance maçonnique (qui est très loin d’être avérée : il ne figure sur aucun des documents maçonniques obédientiels. Il y est représenté avec les trois points tatoués sur le bras et imprimés sur sa tenue de bain ou déguisé en explorateur, portant un sautoir maçonnique :

- La vie des loges

Les sceaux des loges du XVIIIe siècle et les en-têtes de leur papier à lettres sous l’Empire font montre, bien souvent, d’une originalité et d’une recherche symbolique inégalée. Même si, à la fin du XXe siècle, quelques loges ont décidé de renouer avec cet ancien usage (mais un timbre humide, même très élaboré, n’aura jamais le cachet – si j’ose dire – d’un scel à la cire). Lorsqu’une loge reprend tout ou partie des symboles figurant sur le sceau d’une autre, cela indique, la plupart du temps qu’elle est souchée sur la première (ou qu’il s’agit d’une reprise d’activité sous un titre distinct) :

En 1788, à L’Heureuse Réunion, de Limoges, les Frères déclamaient :

Si le sexe est banni, qu’il n’en ait point d’alarme

Ce n’est point un outrage à sa fidélité.

Mais on craint que l’amour, entrant avec ses charmes

Ne produise l’oubli de la Fraternité.

Noms de frères, d’amis seraient de faibles armes

Pour garantir les cœurs de la rivalité.

On goûtera le piquant de tels vers déclamés dans une assemblée composée à près de quarante pour cent de …. religieux.

L’anecdote a été rapportée par l’ancien préfet de la Corrèze, membre de la loge, qui écrivait : À la suite d’une scission de la loge maçonnique de Limoges, il s’en est formé une nouvelle, dans laquelle je fus attiré par des liaisons particulières ; c’était une séduisante école de bienveillance universelle, d’égalité et de fraternité. On y faisait de joyeux banquets, fort agréables s’ils eussent été moins dispendieux, surtout pour des petites bourses comme la mienne ; on les animait de discours philanthropiques, appelés pièces d’architecture, destinés à élever le Temple de la Sagesse. Ces banquets étaient bien arrosés, comme le montre un point du règlement intérieur de la loge : Chapitre VII, des santés. La première sera celle du roi et de la famille royale, à laquelle on joindra la santé de sa majesté Caroline Louise, reine de Naples, protectrice des Maçons ; la deuxième, celle du sérénissime Grand Maître ; la troisième celle du Vénérable … la neuvième, celle de tous les Maçons. Les trois premières seront tirées debout, glaive en main, la dernière en chaîne “. 

Au XIXe siècle, les loges ont des bannières (voir, ci-après celle des Artistes Réunis, de Limoges).

La Grande Loge de France a conservé dans ses archives quelques testaments philosophiques de cette époque (documents rares, car ils sont généralement détruits à la fin de l’initiation) :

Le 13e jour du 6e mois 5864, la loge Les Artistes Réunis – qui connaît pourtant des difficultés (la mise en sommeil étant même envisagée) – demande au Grand Orient l’autorisation de solliciter les loges en faveur des victimes du grand incendie de Limoges, qui détruisit plus de cent maisons. Le 14 septembre, elle remercie l’obédience et les loges qui se sont empressées de nous adresser des métaux, fruit de collectes spontanées faites en leur sein. Le Grand Orient avait voté 300 francs et de nombreuses loges montrèrent leur générosité. Des loges, parfois très éloignées (c’est le cas de la loge d’Alexandrie, Les Pyramides d’Égypte, qui avait fait parler d’elle, cinq mois plus tôt en initiant l’émir Abd el Kader. Certaines adressèrent leur don directement à la municipalité. Trois loges de Paris, deux de Toulouse et celle de Nancy adressent 100 francs, celle de Périgueux envoie 20 francs et souscrit pour 160 francs. Des Maçons, individuellement, envoient leur obole et ouvrent des souscriptions : c’est le cas du maire de Saint Denis d’Oléron, d’un pharmacien de l’école de Montpellier. Le Frère Laroche lance une souscription dans son journal La vigne bordelaise, le Frère Thèse dans Les Tablettes des deux Charentes. Rodanet, de la loge de Rochefort, avait obtenu de la Société des Fêtes de Charité, qu’il présidait, 2 000 francs mais le sous-préfet s’opposa à l’envoi, les secours ne pouvant être distribués que localement. Navré de ce refus, il envoie 100 francs.

Sous Vichy les loges sont fermées (Pétain dira que les francs-maçons, contrairement aux juifs, sont pleinement responsables de leur état). Les francs-maçons fonctionnaires sont fichés :

puis “démissionnés d’office” de leur emploi. Quatre-vingt dix noms de Maçons des Artistes Réunis paraissent au Journal Officiel, ainsi que ceux de trois Sœurs et d’un Frère du Droit Humain. Ces listes de francs-maçons paraîtront au JO jusqu’au 1er août 1944 (près de deux mois après le débarquement !). Nombreux furent les Maçons qui s’engagèrent dans la Résistance. Le 22 juin 1940, les officiers de la loge décidèrent de détruire les archives et, un mois plus tard, un premier noyau composé d’une dizaine de Maçons socialistes et d’un communiste organise la Résistance. Le Frère Sterna, qui peut se déplacer de par son métier de voyageur de commerce va jouer un rôle important : il implanta Combat en 1942, composé de socialistes et de Maçons (même composition dans le mouvement Libération alors que Franc-tireur recrute chez les radicaux). Trois chefs locaux de la Résistance (AS) étaient membres des Artistes Réunis. Ils périront, ainsi que trois autres Frères de la loge, fusillés ou déportés pour faits de résistance. Les 23 et 24 novembre 1946, la loge organise une cérémonie en leur honneur.

Un nouvel élan après guerre :

Un triangle de Frères de la Grande Loge se réunit en 1947, se constitue en loge en 1949 et prend pour titre Les disciples de Sadi Carnot (qui n’était pas franc-maçon). En 1966 est fondée la Tradition Limousine (GLNF) Des Frères des Artistes Réunis fondent Amour et Progrès en 1977. Des Frères des Disciples de Sadi Carnot fondent Janus en octobre 1980. Le 25 janvier 1981 sont allumés les feux d’une nouvelle loge du Grand Orient, les Frères de l’athanor. En 1982, dix membres de la Tradition Limousine fondent une nouvelle loge de la GLNF, Semper Vigilat. Le 25 octobre 1986 l’obédience ouvre deux loges La Pierre d’Or et Xénophane et, moins d’un mois plus tard, La Couronne d’épines. En 1985, quinze membres d’Amour et Progrès fondent les Encyclopédistes. Issue d’un triangle proche un temps de la LNF, créée en 1991 par la GLTSO, La Triple Enceinte intègrera la GLISRU en 1995. Onze membres de La Couronne d’Epines (le vénérable et son collège d’officiers), deux membres de Semper Vigilat, en désaccord avec l’obédience, rejoignent la GLTSO sous le titre distinctif Lémovices, en février 1991. Le 23 mars 1991, à Saint Yrieix, la GLNF “réveille” La Constance Éprouvée, en sommeil depuis 1809 ! (normalement, seuls d’anciens membres peuvent réveiller une loge). Le lendemain, Tolérance et Fraternité est inaugurée : elle est composée de douze membres de Sadi-Carnot. Le 7 mai 1994, ouvre la loge Chabatz d’entrar (finissez d’entrer en langue limousine), produit d’un essaimage de la loge Lémovices. Le 2 avril 1995 est fondée à Chalus la loge Richard Cœur de Lion : composée presque exclusivement d’Anglais, elle n’initie pas et ne se réunit que durant la période estivale. Le 13 mai 1995 est créée à Saint-Junien sous l’obédience du GODF le Tablier de cuir, formée de Frères issus principalement d’Ateliers de la Charente. Le 2 novembre de la même année, la GLNF ouvre à Saint Yrieix L’écu noir et or (jeu de mots comme aurait dit maître Capello). Le convent de la GLTSO du 27 janvier 1996 vote la transformation du triangle La Concorde en loge (et refuse La Loge des Anciens, également de Limoges). Véritable loge de recherche la Concorde, fidèle à sa devise nihil sine concordia, aura une vie assez brève. Les Frères Unis ouvrent le 29 septembre 1996, sous l’obédience du GO. Ainsi, dans les cinquante années qui suivirent la réouverture des Artistes Réunis après guerre, vingt loges ont été créées par les diverses obédiences masculines (d’autres, mixtes et féminines, virent le jour durant cette période). La plupart des rites y sont représentés.

Nous terminerons cette relation sur la franc-maçonnerie à Limoges en évoquant ses membres liés à l’activité phare de la ville : l’industrie porcelainière, du XVIIIe siècle à nos jours, de l’exploitant de kaolin et fabricants (nous en avons relevé 28, parmi les plus renommés), à l’élite du monde ouvrier porcelainier, les peintres (26), les employés de fabriques (26) et quelques représentants et marchands. Deux des principaux fabricants marquent leurs porcelaines de symboles maçonniques : Théodore Havilland dispose opportunément ses initiales, jusqu’à les faire coïncider avec le symbole du chapitre du Royal Arch et Lafarge reproduit le rameau d’acacia (l’autre profession phare de la ville, émailleur d’art, a boudé les loges).

- Commentaires- article dans le Populaire du Centre du 15 décembre 2000

- p. 54 de La Lettre du Limousin du 1er trimestre 2001 : ” Très volumineuse somme de Francis Masgnaud (près de 700 pages !). Par delà la reproduction de quelques 200 documents inédits (patentes, sceaux, photos de loges), cet ouvrage, fruit de profondes recherches (il a des allures de thèse universitaire), propose une liste de 2 300 noms de Frères ayant fréquenté les loges locales, du règne de Louis XV à la seconde guerre mondiale “.

April 30th, 2015 at 11 h 25 min | Comments & Trackbacks (0) | Permalink

Dhammaville, un monastère bouddhique vietnamien en Haute-Vienne (auto-édité, sous forme de CD)

Préambule

Tout d’abord, quelques lignes en préambule au préambule. Cette publication, contrairement à celles antérieures et à venir, est auto-publiée. Pas par goût, mais parce que je n’ai pas trouvé d’éditeur pour la réaliser. Non pas que le sujet n’intéressait pas mais parce que je tenais absolument à ce que les illustrations soient en couleurs, ce qui rendait le coût de réalisation prohibitif (ces illustrations, nombreuse et collant trop au textes, je ne pouvais me résoudre à les regrouper en un cahier central). Comme, pour chacun de mes écrits je donnais à l’éditeur un texte fini, qu’il n’avait plus qu’à transmettre à l’imprimeur pour le flashage, l’aspect technique, pour moi, n’était pas un problème, celui de la distribution, par contre …. (l’édition, c’est un métier). Trop de recherches intéressantes (je pense notamment à celles d’un ami sur Charles Sylvestre ou Georges Fourest) resteront à jamais dans les tiroirs et disparaitront avec leur auteur, alors que des nouveaux supports (CD, DVD, mise en ligne sur internet) permettraient leur publication. C’est pourquoi je m’y essaie. Et, tout comme le recours à ce support, nouveau pour moi, nécessitait une explication, mes motivations à voir ce texte publié en nécessitaient, je crois, aussi. D’où le présent préambule :

Si la franc-maçonnerie a été, est, et sera toujours pour moi un passionnant sujet d’étude (Loges et francs-maçons de la Charente, à paraître) et si j’ai pensé, un temps, comme Roger Dachez, qu’elle était le lieu électif d’expression d’une pensée, d’une philosophie, d’une vision religieuse, mystique et spirituelle, je n’y ai pas trouvé – sans doute parce que j’ai mal cherché – le dernier réceptacle d’une tradition occidentale ésotérique et humaniste. Elle a probablement été tout cela mais ne l’est plus depuis bien longtemps. Les confréries de pénitent transmettaient des valeurs similaires à celles prônées par la Maçonnerie, mais en les appliquant au quotidien. Probablement que si ces confréries du Limoges du XVIIIe siècle existaient encore, telles qu’elles étaient naguère, j’aurais sollicité mon admission à l’une d’elles : ma quête étant proche de celle de leurs membres et je me serais sans doute accommodé assez aisément de leur esprit frondeur. J’ai eu tort de croire – et je me suis longtemps entêté – que je pourrais m’approprier, dans divers systèmes spirituels, les éléments qui m’agréaient. Même si ces ajouts pouvaient sembler incohérents, difficiles à expliquer, à justifier. Mais, ce qui est possible dans le domaine des arts martiaux, où les synthèses se multiplient, souvent avec efficacité, parfois avec bonheur, il ne peut en aller de même pour ce qui est de l’ordre du spirituel. Parce que chaque système, qu’il soit religieux, mystique, initiatique, offre à celui qui le reçoit un ensemble cohérent se suffisant à lui-même. Même si, nous allons le voir dans les lignes qui suivent quelques maîtres vietnamiens éclairés ont réussi dans cette voie étroite. N’étant pas du niveau de ces grands esprits, plutôt que d’essayer de faire cohabiter ce qui ne peut aller ordinairement ensemble, mieux me valait choisir, dans un système connu existant, LA voie qui me convenait le mieux. Même si elle était méconnue de la plupart ou passait, auprès d’aucuns, pour une hérésie. C’est la raison pour laquelle je suis revenu au bouddhisme et, depuis quelques années, je me suis converti à sa forme sociale, pratiquée par les paysans du delta du Mékong, voie que je cherchais depuis longtemps et que j’ai, finalement, trouvée (voir page suivante).

“Mon” bouddhisme

Je m’étais, depuis mon plus jeune âge, senti attiré par le mode de vie et de pensée des habitants de l’Asie du Sud-Est. Lorsque j’allais chez ma grand-mère, qui vivait à Rochefort, je traversais le cimetière de la Marine, situé entre la gare et son domicile : là, sur la dizaine de tombes de soldats indochinois, décédés dans les années vingt, étaient déposés bouquets de fleurs, paquets de cigarettes et bouteilles de bière, régulièrement renouvelés. À cette époque, à Toulouse, j’accompagnais ma sœur lors de ses visites à une parente, cité Madrid, dont l’appartement, véritable musée de la Cochinchine, recélait d’anciennes statues de Bouddha. Bien que peu orthodoxes, ce furent là mes premières rencontres avec le bouddhisme. À l’âge de douze ans, au printemps 1963, une vérité s’imposa à moi lors d’une séance de cinéma : aux actualités Pathé, on voyait à Saïgon la répression de manifestations par des centaines de policiers et militaires, des arrestations, des bonzes, victimes  parmi les manifestants, un char funéraire précédé de milliers de moines portant des pancartes avec un portrait, vraisemblablement celui du défunt. Tout cela était pour moi si nouveau, si étrange et prégnant, qu’une seule chose me préoccupait : en savoir plus sur ces événements. De retour à la maison, je me précipitais sur les journaux. En quelques minutes, je découvris une photo en première page du journal local, Le Populaire du Centre, qui m’horrifia et me fascina à la fois, celle d’un moine en train de s’immoler, stoïquement assis au milieu des flammes, en position de méditation, les mains jointes, le dos bien droit, comme si l’horrible événement qu’il était en train de vivre ne le concernait pas.

Dans une parution antérieure, le journal rendait compte, en détails de la mort de Thich Quang Duc transformé en torche vivante, à travers les flammes on pouvait voir qu’il continuait à prier. Ma décision était prise : je serai bouddhiste, de la même obédience que ce moine qui était capable d’un tel don de soi et aussi de supporter à ce point la douleur. Longtemps je fus hanté par l’image de l’immolation de Thich Quang Duc. Chaque fois que je souffre, je pense à ce grand moine (il présidait le Comité des Rituels du Rassemblement du Bouddhiste Vietnamien Unifié). Dans ma quête personnelle, j’étais bien seul – et très jeune – je m’accommodais très bien, naturellement – mais aussi parce que ne pouvant faire autrement – de cette pratique individuelle domiciliaire (et mon adhésion au hoahaoisme, au crépuscule de ma vie, est un retour à cette pratique, mais, cette fois cohérente et souhaitée et non plus subie). Plus tard, je fréquentais plusieurs pagodes de Dordogne, sans y trouver un parfait contentement. Celle de Noyant, dans l’Allier, correspondait mieux à ma recherche et je m’y sentais bien, tout comme au monastère de Rancon, que je visitais épisodiquement. J’y revins plus régulièrement avec ma compagne qui y trouvait le double intérêt d’y pratiquer sa religion et sa langue maternelle. Un jour, nous fûmes reçus par le vénérable Huyen-vi, dans son bureau, et là, ma surprise et mon émotion furent grandes de voir figurer en bonne place un grand portrait de Thich Quang Duc. Je revins très régulièrement à Rancon et, au bout de quelques mois, le moine responsable nous demanda de “prendre refuge”. Mon amie accepta d’emblée, je demandais à ce que, pour moi, le rituel fut en français : mon engagement ne pouvant avoir de valeur que s’il était compris. Le vénérable rechercha une date, arrêta celle de Chuan Dé (c’était également celle du Vesak dans la tradition theravadin). Puis la cérémonie eut lieu, avec un moment fort, la révélation de nos noms bouddhistes qu’il avait depuis longtemps choisis : Minh Quang et Dieu Duc. Ainsi, quand nous étions ensemble nous formions le nom de celui dont le cœur, malgré une immolation puis une crémation, est resté intact. Le texte qui suit lui est dédié.

Préface

De longs séjours au Vietnam, plus particulièrement à Hanoï, entre 1970 et 1986, m’ont permis de constater l’état apparent du bouddhisme durant cette période difficile. La navrante aventure de la pagode reposant sur un seul pilier (diên huu) abattue par certains colons français et restaurée à partir de 1955 grâce aux relevés de l’École Française d’Extrême Orient est, certes, le symbole de la pérennité religieuse malgré les interdits politiques, mais aussi de l’attachement de la France à la tolérance et à une laïcité bien comprise. Il ne faut donc pas s’étonner qu’au sein de régions françaises d’ancienne tradition chrétienne se soient implantés des monastères bouddhiques d’obédiences et pays divers, dont une vingtaine de lieux de méditation et de prière vietnamiens. Le monastère Tùng Lâm Linh Son situé à Rancon près de Limoges en est un remarquable exemple. La France, avec ses 600 000 bouddhistes est le pays européen le plus attaché à la Voie enseignée par le Bouddha. Si 400 000 fidèles sont d’origine asiatique, 200 000 Français sont venus les rejoindre, même s’ils n’ont pas tous pris refuge. Les raisons principales de cette adhésion viennent principalement d’une certaine désaffection des dogmes catholiques et de la prise de conscience de ce qu’est la vie intérieure. Pour beaucoup, le concept d’un dieu nommé et les croyances qui en découlent bornent l’esprit lors de l’approfondissement des réalités spirituelles. “Si tu rencontres Dieu, tue-le”, car il n’est jamais qu’une idole inventée par l’égo. C’est, au contraire, en tuant ses égos successifs que l’observant parvient à se libérer des apparences et de la souffrance tout en libérant les autres.

Francis Masgnaud, en prenant refuge aux cotés de son épouse, est entré dans le haut chemin. Il nous offre aujourd’hui son témoignage en même temps que, par l’image, il nous fait pénétrer au cœur du monastère que le Vénérable Thieh Huyen Vi a dénommé Dhammaville lorsqu’il a acquis le terrain au lieu dit Les Bosnages, en 1986. Que de travaux depuis cette date ! Les photographies nous restituent la chronologie de ces efforts jusqu’au jour de l’inauguration deux ans plus tard et ensuite lors des travaux d’aménagement, en particulier l’érection de la statue de Quan Thé Am puis le transport de celle de Dia Tang dans un temple plus vaste en 1999. Depuis, le monastère de Rancon apparaît, certes, comme un lieu privilégié du bouddhisme vietnamien en exil, mais son existence a résonné d’ores et déjà dans le monde entier comme en témoignent les visiteurs de toutes nationalités qui, surtout lors de la retraite d’été, affluent vers Dhammaville.

Francis Masgnaud illustre les cérémonies principales qui s’y pratiquent : fêtes du Tet, du Vesak, vie et prières quotidiennes, danse de la licorne, célébration d’Avalokitesvara, prise de refuge, mariages et obsèques, l’ensemble permettant aux novices de se familiariser avec cette vénérable tradition essentiellement porteuse de miséricorde et de paix.

Frédérick TRISTAN

Prix Goncourt 1983

Grand Prix de la Société des Gens de Lettres 2000

Chargé de missions en Extrême-Orient

(Laos, Vietnam, Chine) de 1968 a 1988).

Le contenu de cette “plaquette” est calqué sur le déroulement des “découvertes” que j’avais organisées pour les nombreux visiteurs, il y a quelques années : une rapide présentation des bouddhas et des bouddhismes, un survol de l’histoire du bouddhisme vietnamien et la visite du monastère (c’est-à- dire des bâtiments, monuments, statues…) et de son temple, puis une invitation à découvrir les activités qui s’y déroulent, à assister aux rituels, cérémonies, fêtes, pour terminer en retraçant les différentes étapes de son édification.

Extraits

- Les bouddhas : il y a, selon les textes du canon pali (sutta, commentaires et sous commentaires), vingt-huit bouddhas (qualificatif qui signifie éveillé, venant du nom bodhi (l’éveil). Les vingt-sept premiers sont légendaires, le vingt-huitième est le bouddha Sâkyamuni, le sage (muni) du clan des Sâkya, le fils du roi Suddhodana et de la reine Maya : Siddhârta Gautama. Lorsque LE Bouddha est évoqué, c’est de lui qu’il s’agit, le bouddha historique, le fondateur de la doctrine. Dans le bràhmajàla sutra, Bouddha dit : Je suis devenu bouddha, vous deviendrez bouddha. De ce fait, les bouddhas du temps présent et ceux des temps futurs ne sont pas tous connus. Certains cependant le sont : ce sont les boddhisattva (êtres d’éveil), c’est-à-dire des bouddhas potentiels, qui ont renoncé (provisoirement, mais le provisoire peut durer très longtemps à l’échelle des kappa, les cycles cosmiques) à entrer au nirvana pour aider les humains sur la voie de l’éveil. Nous en citerons deux : Darmapala, le protecteur du Dharma, dont la tâche est de favoriser, développer l’enseignement du Bouddha et de le préserver dans toute sa pureté. il sera le millième bouddha ; le second, Maitreya, qui viendra sur terre quand le bouddhisme aura pris fin et proclamera le Dharma.

- Les bouddhismes : Le bouddhisme, issu de l’hindouisme, en a rejeté les dieux et les castes mais en a gardé les grands principes comme la fatalité de la réincarnation et le besoin de mieux assurer sa vie suivante.

- le Petit Véhicule (ou hînayâna) se réfère essentiellement à l’enseignement donné par le Bouddha à Bodhgaya, le lieu où il reçut l’Éveil. Il requiert une discipline sévère que l’on peut difficilement acquérir hors du cadre monastique et qui amène quelques happy few à l’état d’arhat (un état comparable à celui de nos saints). La principale branche du hînayâna est le Théravada (l’école des Anciens), répandue dans tout le sud-est asiatique, qui prétend représenter le bouddhisme originel.

- le Grand Véhicule (ou mahâyâna) se réfère à l’enseignement donné par le Bouddha à Gridrakûta consigné dans la prajnâ- paramitâ et ne considère pas la vie monastique comme essentielle. Il en élargit la notion de bouddhéité et aussi l’enseignement qui privilégie l’acquisition de valeurs telles que la sagesse, la compassion, l’amour universel, le don de soi, l’investissement dans le salut de l’humanité. Sa pratique conduit à l’état de boddhisattva, l’être idéal qui représente l’esprit d’Ananda et que l’on peut opposer à l’arhat du hînayânah, qui ne recherche l’Éveil que pour lui-même.

- l’Amidisme (ou Terre Pure), qui est la forme la plus extrême du Grand Véhicule puisqu’il suffit de réciter le nom d’Amitâbbha pour parvenir à l’Éveil (Na-mo Amito fo en han, Nam mo Adida phat en viet, Na-mu amida butsu en nihongo).

- la Voie du Milieu enseigne la vacuité (sunyatâ) et l’incapacité des langages et concepts à rendre compte de la réalité ultime. Sa philosophie a influencé profondément plusieurs écoles mahayanistes, notamment le ch’an et le vajrayâna.

- Le Véhicule du Diamant (vajrâyâna) aussi appelé véhicule tantrique (tantrayâna) repose sur une conception cosmique où macrocosme (l’univers) et microcosme (l’homme) sont en étroite corrélation. La pratique est centrée sur les tantras (textes sacrés qui enseignent comment réaliser certains rites ésotériques et les mantras, formulations répétitives de phrases ayant un pouvoir magique. Son but est d’atteindre la bouddhéité plus rapidement que par les voies ci-dessus évoquées.

- L’école de la Contemplation (dhyâna), mystique du bouddhisme amenée en Chine par Bodhidarma (qui aurait également initié les moines de Shaolin aux arts martiaux).

Le bouddhisme a revétu divers états, qui semblent opposés, comme paraissent l’être les bodhisattva (du Thich Ca Mâu Ni sérieux et émacié, dans sa période d’ascèse intense au Di Lac replet et rigolard) mais toutes visant au même but : l’atteinte de la bouddhéité.

Ces écoles aux enseignements au premier abord contradictoires peuvent même, parfois, fusionner : bien qu’elle rejette comme inutile l’étude des textes sacrés pour ne se livrer qu’à une méditation fondée sur l’intuition, la Contemplation (Thiên, en vietnamien) est combinée à l’amidisme (Tinh Dô) dans la congrégation Linh Son (comme elle l’était, autrefois, dans celles du Sixième Patriarche de la Terre Pure, connu au Vietnam sous le nom de Vinh Minh Dien Tho, qui vécut de 904 à 978). C’est le propre du bouddhisme vietnamien de cohabiter avec, voire d’incorporer, d’autres écoles, d’autres pratiques, qui font partie du patrimoine culturel de ses adeptes. Ainsi, les pratiquants du culte Ba Dong, de Noyant, fréquentent leur temple (qui est dans l’enceinte de la pagode) mais aussi celle-ci. Des Hoa Hao fréquentent, eux aussi, la pagode. Aussi, la divination par xin xam et thé am duong, qui n’a rien de bouddhique, est allègrement pratiquée dans la plupart des pagodes.

Aussi, en 1944, le maître Minh Dang Quang créa l’ordre Tang Gia Khat Si, synthèse de mahâyâna et de théravavâda. Et le vénérable (Hoa Thuong) Thich Thien Chau fonda l’institut bouddhique Truc Lam, école Thien Lieu Quan, qui avait pour ligne doctrinale une fusion entre mahâyâna et théravâda.

Son disciple, Thich Tam Truong, dont j’ai suivi l’enseignement, pratiquait pour les fidèles de la pagode Thien Vien Truc Lam de Marseille le mahâyâna, mais s’appliquait les règles théravavâdin.

Dhammaville, le monastère de Rancon :

L’implantation d’un monastère du bouddhisme vietnamien dans les monts du Haut Limousin surprend à peine tant, dans la région, la religion, de tout temps, a été originale : pèlerinages aux “bonnes fontaines” et culte des saints utilitaires y sont toujours pratiqués. À l’église de Rancon, au XIX e siècle, les conscrits venaient demander à saint Sébastien de tirer le bon numéo, c’est-à-dire celui qui les dispenserait de partir à l’armée. À quelques kilomètres de là, Villefavard et Balledent passent au protestantisme, au milieu du XIX e siècle. L’histoire, peu banale, mérite d’être contée : le curé de Villefavard, poussé par ses ouailles, avait prété serment à la constitution civile du clergé. S’étant ravisé, il s’enfuit par la fenêtre, pour ne pas être malmené. Il n’y eut plus de prêtres jusqu’en 1830, année où le maire demanda, en vain, un desservant. Il sollicita l’Église catholique française, de l’abbé Chatel (qui récusait Rome, disait la messe en français et niait la divinité du Christ). Le nouveau culte connut un prompt et vif succès. À telle enseigne que Villefavard devint archevêché ! Au grand dam de l’évêque de Limoges (voir Franc-maçonnerie en Haute-Vienne). Le 6 décembre 1843, le préfet prit un arrêté interdisant le culte mais les gendarmes ne purent mettre les scellés sur les portes de l’église : les paroissiens les ayant enlevées (on n’est pas loin des procédés des pénitents). Un prêtre, qui eut la mauvaise idée de vouloir ramener Villefavard au catholicisme fut promené à l’envers sur un âne coiffé de son tricorne. La population exigea la venue de desservants protestants qui, de 1844 à 1846 vont s’installer à Balledent, Chateauponsac, Rancon et Villefavard. Soit quatre pasteurs sur vingt-cinq kilomètres carrés, en zone rurale !!! Dans ce contexte local d’un rapport au religieux aussi abracadabrant, ce serait qu’il n’y ait pas eu un monastère bouddhiste qui paraîtrait étrange…

À la sortie de Rancon, route de Droux, nous tournons à droite, en direction des Bosnages, puis nous passons sous le portique, empruntons une allée bordée d’arbres, jusqu’à un nouveau portique sur la gauche, derrière lequel, trône une statue monumentale de Quan Thé Am Bo Tat. Quelques mêtres plus loin, sous un kiosque, la cloche qui appelle aux prières :

Tout près de là, au point le plus haut du monastère, le premier des quatre monuments représentant les principaux événements de la vie de Bouddha :

Ces quatre monuments représentent la naissance, l’éveil, le Bouddha parmi ses cinq premiers disciples et le nirvana. Le visiteur accède aux deux derniers par un chemin gardé par dix-huit arhats de marbre. A droite, le temple de Dia Tang comporte une pièce destinée à recevoir des urnes funéraires.

Nous visitons le monastère à des heures où les moines travaillent, se reposent ou méditent dans leur cellule, de façon à ne pas les déranger.

Si, seuls le vénérable, son second et deux nonnes y vivent toute l’année, durant la retraite d’été de nombreux fidèles et plus d’une centaine de moines et nonnes, venus des cinq continents y suivent, trois mois durant, l’enseignement du Maître.

Ce rassemblement estival, qui débute avec la fête du Vesak, se termine avec Ullambana (Lê Vu Lan Bon), la fête des morts. Le Vesak, qui commémore la naissance du Bouddha et se déroule le jour de la pleine lune de mai, est un événement joyeux : explosions de pétards pour chasser les mauvais esprits, offrandes à Bouddha, cérémonie du bain à la fin du rituel, repas végétarien et, l’après midi, danse de la licorne, musiques et chants vietnamiens, spectacles très prisés par le public nombreux (plus de 600 personnes).

 

D’autres cérémonies, plus rituelles celles-là, jalonnent la vie du pratiquant bouddhiste. La première d’entre elles, la plus importante, est la prise de refuge auprès de Bouddha, du Dharma, et de la Sangha (en suivant les cinq préceptes : ne pas tuer, ne pas voler, ne pas être impudique, ne pas mentir et ne pas boire d’alcool).

Les autres cérémonies sont le mariage

et les funérailles. Lors des cérémonies funèbres, le bandeau, porté par les proches du décédé (khan tang) est blanc, couleur du deuil en Chine et au Vietnam. Il est de couleur jaune pour les membres de sa communauté et leurs parents lorsque le mort est un moine (ou une nonne). Jaune aussi le carré d’étoffe arboré par les fidèles sur leur robe de prière (ao trang) et par les religieux, sur leurs vêtements de travail, en signe de deuil :

Dans les cortèges funèbres, les voitures transformées en autels mobiles, ne passent pas inaperçues.

Les cérémonies internes à la sangha (l’ordre des moines) sont parfois émouvantes telle la “tombée de cheveux

ou le passage de novice à bhikkhu (que l’on devrait traduire par renonçant plutôt que par moine) et son engagement à respecter les 250 préceptes de la vinaya pitaka (la sadi ni prononcera 278 vœux, et s’engagera sur 348 préceptes lors de l’ordination complète.

Nous terminerons la visite de Dhammaville (qui a été, c’est important et rare au point d’être signalé, créé avec le soutien moral puis aménagé avec l’aide technique de l’Unesco) ainsi que la présentation de cette communication, par le rituel des brûlures. À ma connaissance, aucun des nombreux auteurs ayant écrit sur le bouddhisme et ses monastères n’a traité le sujet en profondeur.

April 30th, 2015 at 11 h 22 min | Comments & Trackbacks (0) | Permalink

MASGNAUD Francis aka MA Feng-xi (馬 逢喜), Minh Quang, Hué Phap (*)

.Centres d’intérêts : l’ethnologie, la sociologie, l’histoire. Et l’Extrême-Orient : son histoire, ses systèmes de pensée (philosophies, religions, sociétés secrètes initiatiques et politiques), ses arts et ses arts martiaux.Certifié au Certificat de capacité à la Recherche de l’École Pratique des Hautes Études (Sorbonne). L’article ci-après ne rend que partiellement compte de ses publications :

(Dictionnaire biographique des Charentais, p. 878)

ARTICLES PARUS DANS DES PÉRIODIQUES :

- locaux : Le Collibert (anecdotes sur la vie en Oleron) ; Gazette marandaise (n° 120 et suivants),

- nationaux : L’express (26 septembre 2002, deux articles, 4 & 4 pages),

- spécialisés : Bulletin de l’IDERM (n° 37, 2ème semestre 1986 : une loge d’Oleron au XVIIIe siècle ; n° 39, 2ème semestre 1987 : Les loges militaires en Aunis et Saintonge et les rapports qu’elles ont eus avec la Maçonnerie locale ; n° 40, 1er semestre 1988 : voilà mes plaisirs).Outre ces publications – il reviendra ci-après sur les principales – il a fait quelques communications.

CONFÉRENCES :

- à Jonzac (sous la direction de Jean Glénisson), dans le cadre de l’université francophone d’été (août 1987, août 1988, août 1989)

- à La Rochelle, salle de l’Oratoire (27 mai 1989)

- à Surgères (15 janvier 1991)- à Rochefort, au Service historique de la Marine (9 octobre 1997).

PARTICIPATION À DES COLLOQUES :- locaux : La Rochelle, ville frontière (avril 1989)- internationaux : La franc-maçonnerie dans la Révolution française (Paris, 4 & 5 mars 1989).

PUBLICATIONS :

- Franc-maçonnerie et francs-maçons en Aunis et Saintonge sous l’Ancien Régime et la Révolution (Rumeur des Âges, juin 1989, 352 pages)- Franc-maçonnerie et francs-maçons en Charente-inférieure de la Première à la Troisième République (Geste Éditions, octobre 1996, 322 pages)- Franc-maçonnerie et francs-maçons en Charente-Maritime de la Troisième à la Cinquième République (Édition des sires de Pons, mars 1998, 430 pages)- Loges et francs-maçons de la Haute-Vienne (Lucien Souny, novembre 2000, 670 pages)- Dhammaville, un monastère bouddhique vietnamien en Haute-Vienne (autoproduction, livre numérique, mars 2006, 224 pages)- Un bouddhisme social et persécuté, le Phat Giao Hoa Hao (Lucien Souny, septembre 2009, 296 pages).

À PARAÎTRE :

- Loges et francs-maçons de la Charente

- Rapports de la franc-maçonnerie aux religions et à la laïcité

- Étranges religions du Vietnam.

 

 

(*) ces noms lui ont été donnés à différentes époques de sa vie, ils reflètent ses engagements d’alors : il n’en renie aucun.

April 30th, 2015 at 11 h 18 min | Comments & Trackbacks (0) | Permalink