Franc-maçonnerie en Haute-Vienne

Loges et francs-maçons de la Haute-Vienne de l’Ancien Régime à la Cinquième République (Editions Lucien Souny)

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Préface

Depuis une vingtaine d’années, patiemment, discrètement, mais avec une grande rigueur, Francis Masgnaud construit une œuvre. Son domaine est encore une friche où quelques monuments se dressent déjà, en grande partie grâce à ses travaux, mais aussi grâce à ceux d’autres chercheurs de sa qualité. Ce domaine est en fait très mal connu : c’est celui de l’histoire locale de la franc-maçonnerie.

Certaines habitudes de l’érudition française font généralement considérer au grand public que les monographies, ces études exhaustives de situations ou de problèmes restreints, de cas particuliers et de modestes mystères, sont réservées à une sorte d’élite qui seule peut y trouver de l’agrément, réservant à un plus large lectorat les grandes synthèses, les histoires générales, qui fixent les grandes lignes, cernent les évolutions majeures et illustrent les événements fondamentaux. Je ne me suis cependant jamais résolu à partager cette façon de voir les choses. Depuis la fin du siècle dernier, depuis que la conception fustélienne de l’histoire s’est imposée, nul ne peut – ou ne devrait – prétendre à la qualité d’historien s’il ne se pose en permanence, à propos de la moindre difficulté qu’il rencontre, du moindre fait qu’il cite, ces fameuses questions : « avons-nous un texte, avons-nous un document ? ». C’est tout ce qui distingue – mais la différence est capitale – l’histoire scientifique de l’histoire romantique. Une telle exigence, devenue banale dans la plupart des domaines de l’historiographie moderne, a toutefois mis très longtemps pour s’imposer dans le domaine de l’histoire maçonnique. Il y a à cela plusieurs raisons, la principale, mais non la seule, étant que pendant très longtemps, l’histoire maçonnique n’a pas intéressé les universitaires qui ont laissé ce champ, considéré par eux comme mineur ou sans objet digne d’attention, à des apprentis historiens, ou pour mieux dire, à des amateurs souvent sympathiques mais dont la passion ou la bonne volonté ne pouvait suppléer un défaut essentiel de formation intellectuelle et méthodologique. C’est sans doute pour cela que pendant tout le XIXe siècle, et pendant au moins la première moitié du XXe, l’histoire maçonnique a été contée dans des ouvrages tous plus approximatifs, douteux et fautifs les uns que les autres. La force de l’écrit est telle, cependant, que nombre de légendes absurdes furent confirmées par le seul fait que de prétendus historiens de la Maçonnerie les avait eux-memes rapportées !… Une nouvelle Ecole de l’histoire maçonnique naquit pourtant, à la fin du siècle dernier, en Angleterre, dont l’un des plus illustres représentants, Robert F. Gould, écrivit une History of Freemasonry qui, après un siècle et trois éditions, continue de faire autorité. Dans le sillage de l’illustre Loge de Recherches Quatuor Coronati 2076, de Londres, une revue annuelle, Ars Quatuor Coronati (AQC), s’imposa très vite comme le thésaurus de l’érudition maçonnique dans le domaine anglo-saxon. Il fallut attendre encore une cinquantaine d’années pour qu’un semblable courant se manifestât en France. Une étape essentielle de cette réforme de l’histoire maçonnique fut franchie grâce à Pierre Chevallier, disparu en 1998, dont les travaux, à la fin des années soixante, mais surtout la très remarquable Histoire de la Franc-Maçonnerie française, en 1974, furent déterminants. Vers la même époque, la revue Renaissance Traditionnelle, sous l’égide de son fondateur, l’érudit et regretté René Désaguliers, apportait notamment à l’histoire intérieure de l’Ordre, à celle de ses grades et de ses rituels, le même éclairage rigoureux et nouveau. On peut certes regretter qu’aujourd’hui encore aucune chaire officielle ne soit consacrée à l’histoire maçonnique, mais celle-ci constitue le sujet d’un nombre croissant de thèses, montrant qu’elle a enfin pu être reconnue comme un digne objet d’étude par l’Université. Une autre lacune explique aussi la faiblesse des études françaises sur l’histoire de l’institution maçonnique : c’est le caractère très général – on serait tenté de dire : superficiel – de nombreux ouvrages. Lorsqu’un ennemi de la Franc-Maçonnerie, Bernard Fay, qui devait assumer les fonctions d’Administrateur de la Bibliotheque Nationale et des archives maçonniques pendant des heures sombres de notre histoire, écrivit, peu avant la derniere guerre, La Franc-Maçonnerie et la Révolution intellectuelle au XVIIIe siiècle, il brossait avec un certain brio – car l’homme n’était pas dépourvu de science ni d’un certain talent littéraire – une vaste fresque faisant de la Franc-Maçonnerie la puissance occulte qui avait fomenté la subversion de l’Ancien Régime, trouvant son accomplissement dans la Révolution française. L’exercice était subtil et bien conduit, mais il y manquait l’essentiel : des preuves documentaires. C’est précisément parce qu’elle rend désormais irrecevables des travaux brillants mais sans fondement que la recherche de F. Masgnaud est si précieuse et qu’elle doit être si vivement encouragée.

Que l’on songe à ce que nous apporterait l’assemblage d’une centaine de monographies de la qualité de celles de F. Masgnaud, couvrant tous les départements français : l’histoire de la Franc-Maçonnerie serait sans doute en grande partie à réécrire… Les hommes que F. Masgnaud ressuscite pour nous, qu’il nous montre vivants et actifs, ne sont plus des abstractions, mais des acteurs concrets et authentiques de l’histoire. C’est ce qui fait tout leur intérêt, mais c’est aussi ce qui soulève en nous tant d’émotion lorsque nous lisons le récit de leur vie, de leurs luttes, de leurs espoirs. Grâce à ses travaux, c’est au moins une grande partie de l’Ouest de la France – terre de contrastes et de ferveur qui retrouve la vérité de son histoire maçonnique. Souhaitons que ce défricheur d’archives qui est aussi un bâtisseur songe pour notre plaisir à d’autres chantiers !

Roger DACHEZ ,

directeur de Renaissance Traditionnelle

Extraits

En Aunis et Saintonge, nous comptons 112 souscripteurs à l’Encyclopédie (59 à La Rochelle, 27 à Rochefort, 26 à Saintes) alors qu’en Haut Limousin, 3 exemplaires seulement ont été souscrits. Alors que les deux provinces charentaises sont ouvertes sur la mer et échangent avec la Hanse Alémanique, les Colonies, l’Amérique et l’Extrême-Orient, le Limousin est enclavé, les routes peu praticables, au grand regret de l’intendant Turgot. L’intérêt pour les nouveautés y semble très limité mais, pourtant, des loges y sont constituées dans le même temps que celles des Orients de Saintes, Rochefort et La Rochelle, si l’on compte la loge du Dorat, à l’existence hypothétique, sinon dès 1751.

Nous relevons deux particularités de la Maçonnerie limousine par rapport à celle d’Aunis et de Saintonge : elle est composée, voire dirigée par des membres des confréries de pénitents et les loges d’adoption y sont inconnues. La seconde particularité est probablement une conséquence de la première, les confréries de pénitents n’admettant pas les femmes.

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– Les loges et la religion :

Le curé de Guéret écrit à l’évêque de Limoges le 14 mai 1754 : monseigneur, j’ai parlé à plusieurs de MM. les francmassons, ils prétendent que leurs sociétés n’ont rien de contraire au bon ordre et à la religion, ils soutiennnent au contraire qu’ils ne s’y entretiennent que de choses édifiantes et qu’ils tendent au bien et à la charité. Je ne puis en juger parce que c’est un secret qu’ils gardent et j’en ignore. Ils s’authorisent de la protection et de l’exemple de plusieurs seigneurs, de personnes d’église, séculières et régulières. Je ne suis pas en état de contester les faits qu’ils m’avancent mais je suis très persuadé que ces sociétés ne sont pas aussi chrétiennes qu’ils le disent parce qu’elles ne seraient pas si mistérieuses et cachées (…) Il y a ici un sieur Lasnier, peintre de Limoges qui travaille avec son fils qui est aussi franmasson. Il fait bande à part. Il a reçu quelques jeunes gens de cette ville. Il débite qu’à Limoges presque tous les marchands sont franc massons. Je gémis sur leur aveuglement mais il me paroit difficile de réformer tout ce qui est vicieux. Plusieurs personnes de considération de cette ville authorisent cette société et paroissent entêtés.

Six confréries de pénitents ont existé à Limoges : pénitents noirs, bleus, blancs, gris, feuille morte et pourpres (cette dernière, créée parce que les pénitents noirs avaient refusé d’assister un supplicié : il s’agissait d’un membre de la confrérie, condamné à mort). Ces confréries se sont implantées tardivement à Limoges, pour les mêmes raisons qui firent ignorer aux Limousins les hérésies médiévales et le peu d’enthousiasme qu’ils montrèrent pour le protestantisme. Pour Michel Cassan ((Le temps des guerres de religion), la province est un môle de résistance à toutes les propositions religieuses nouvelles ; ce que Louis Guibert explique par la lenteur habituelle du caractère limousin). Par contre, si le Limousin semble lent à s’enthousiasmer, une fois qu’il a choisi de s’engager dans une voie, il y reste durablement : dans le courant des XVIIe et XVIIIe siècles, de ce dernier surtout, il n’y avait pas un seul chef de famille de Limoges qui ne fut membre de quelque confrérie à laquelle avant lui son père, son grand-père, ses ancêtres avaient appartenu. C’est par centaines qu’elles comptaient leurs membres. Le pénitent se caractérise par son humilité et son abnégation : il se fait enterrer auprès d’un criminel et soigne les malades contagieux : c’est sa façon de concevoir la repentance. Ce qui singularise les pénitents (à tout le moins ceux de Limoges), c’est leur grande indépendance, leur fronde permanente vis-à-vis du clergé. Les querelles étaient interminables : porte des clochers fermées, cordes des cloches coupées, serrures des églises changées, outils liturgiques cachés, boycott de messes, processions empêchées…En 1807, l’évêque établit un nouveau règlement pour les désormais sept confréries de Limoges : elles le refusent, dénonçant une rigueur exagérée de soumission temporelle envers messieurs les desservans qui engageray les pénitens à la disposition du clergé.En 1743, ces confréries, pourtant, faillirent disparaître : un déserteur de la milice fut condamné à mort par l’intendant (sans jugement). Il avait tué l’archer venu l’arrêter : la victime avait reçu de l’argent de la famille du condamné pour ne pas le retrouver. L’opinion publique était acquise au meurtrier. Les pénitents pourpres, chargés de l’assister dans ses derniers moments l’aidèrent à s’échapper : ils trafiquèrent la corde de la potence, organisèrent une bousculade, lui firent revêtir un froc de pénitent tandis que la foule retenait les archers lancés à sa poursuite. Le parlement de Bordeaux interdit aux pénitents d’assister aux exécutions en habit sous peine de 300 livres d’amende. Évalués à 2 500 au milieu du XVIII e siècle, les pénitents de Limoges étaient 4 000 en 1809. Leur indépendance vis-à-vis du pouvoir religieux a dû plaire aux francs-maçons et, comme dans la ville tout le monde en était, nombre de francs-maçons furent également pénitents. Le fonctionnement des confréries n’est pas sans rappeler celui des loges : les membres devaient observer scrupuleusement les statuts et obéir aux officiers dont l’élection annuelle se faisait à scrutin secret et à la pluralité des suffrages. Les affiliés qui manquaient aux réunions sans excuse légitime payaient une amende de cinq sols. A la troisième absence injustifiée, ils étaient exclus. Nul ne pouvait quitter l’assemblée avant la fin de l’exercice s’il n’en avait obtenu la permission. Les ressources de l’association se composaient de droits d’entrée, d’une cotisation, des amendes pour absences ou autres manquements et des aumônes volontaires déposées dans le tronc. Les pénitents devaient tenir un fort secret sur ce qui se passait durant les réunions. Tout confrère devait se réconcilier avec ses ennemis, les conflits entre membres étaient réglés à l’intérieur de la confrérie, quand un confrère tombait malade, les associés devaient le visiter et, quand il mourait, les confrères en habit assistaient aux funérailles. Pour être admis dans la confrérie, il fallait recueillir l’unanimité des suffrages. Le candidat qui ne l’obtenait pas pouvait être renvoyé à un scrutin ultérieur. S’il n’obtenait pas les deux tiers des voix, il était définitivement écarté. Une fois admis, le postulant est amené au pied de l’autel, d’où le recteur l’interpellait : Mon frère, que demandez-vous ? la miséricorde de Dieu, la paix et la charité de cette congrégation et, pendant que le maître de cérémonies lui passait la ceinture, il ajoutait : que le Seigneur vous fasse revêtir un homme nouveau ! Tout cela évoque, parfois d’assez près, le fonctionnement des loges. Autres points communs : dans les deux sociétés, le « recrutement » s’effectuait par cooptation et les femmes n’étaient pas admises (contrairement à ce qui se fit dans de nombreux Orients, il n’y eut pas de maçonnerie d’adoption à Limoges). Lors de la dernière élection des pénitents noirs à Limoges, en 1869, le prieur, le sous-prieur, le syndic perpétuel de la compagnie étaient francs-maçons et nous trouvons de nombreuses signatures de Maçons sur les registres des confréries. Autour de Limoges également : le vénérable de la loge de Tulle était prieur des pénitents bleus et Louis Pérouas relève la présence importante de franc-maçons (plus de la moitié de ceux connus avant la Révolution) dans les confréries de pénitents noirs et des pénitents blancs d’Aubusson.

En 1831, les habitants de Villefavard, conseillés par l’avocat Laclaudure, phalanstérien et franc-maçon de Bellac, rallièrent en bloc l’Église Catholique Française, de l’abbé Chatel, franc-maçon comme la plupart des prêtres qui l’avaient suivi. Cette église interdite, alors que l’évêque de Limoges jubilait, certain qu’ils allaient l’implorer, repentants et soumis, de réintégrer le giron de l’Église, ils se convertirent au protestantisme.

Sur les convocations des chapitres (maçonniques) de Limoges, les trois vertus théologales, symbole du grade de rose-croix, sont figurées :

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Le 22 avril 1844, le montant du tronc des Artistes Réunis est remis à un prêtre polonais, maçon dans l’indigence, qui n’avait rencontré chez les gens de son état que stérile charité. En 1862, un membre de la loge invite ses Frères au baptême de son fils. Mais le dernier quart du XIX e siècle n’est pas loin, qui marqua l’engagement des Maçons dans une laïcité de combat.

Après avoir destitué le Grand Architecte de l’Univers, ils contribuent activement à la laïcisation des établissements scolaires, allant jusqu’à demander au ministre des cultes de sanctionner l’évêque de Limoges, fonctionnaire qui lutte ouvertement contre la République. Le 9 septembre 1895, le Convent du Grand Orient commence par un don de 300 francs aux corsetières de Limoges qui, en grève depuis trois mois, avaient refusé de s’agenouiller quatre fois par jour en récitant les oremus réglementaires dans la confrérie Notre Dame de l’Usine. La loge et les libre-penseurs de Limoges soutiennent leur lutte pour l’émancipation et la liberté de conscience. En novembre 1901, l’affaire des crucifix (dans les écoles) secoua tout le département.

La presse antimaçonnique

Les Maçons ont à subir, tout au long de la Troisième République – mais plus particulièrement dans les années 1880-1905 – les foudres de la presse monarchiste et de la presse catholique (qu’elle soit conservatrice ou progressiste). Les républicains, juifs, libres penseurs et francs-maçons y sont attaqués dans un style haineux, bien souvent annonciateur de celui des journaux de Vichy qui ne dénonceront pas les juifs et les francs-maçons avec plus de véhémence que leurs prédécesseurs bien pensants.

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Mais les attaques sont plus anciennes. Dès 1877, L’Union Conservatrice s’en prenait aux politiciens francs-maçons :  » savez-vous pourquoi M. Codet porte toujours des gants dans ses tournées électorales ? Pour ne pas se salir la main quand il la tend aux frères et amis !  » Dans le domaine de l’antisémitisme et de l’antimaçonnisme, volontairement confondus, souvent, La Croix de Limoges, dès son premier numéro, montre qu’elle n’a rien à envier à La Libre Parole de Drumont :  » Les libres-penseurs, les juifs et les francs-maçons s’entêtent plus que jamais à faire la guerre à la religion et au peuple. Quel diable les pousse ? Ne serait-ce pas un diable prussien ? « . Pourtant, si le Grand Orient a supprimé l’obligation de croire en Dieu en 1877, date à compter de laquelle la presse conservatrice s’en prend plus ouvertement à la franc-maçonnerie, les en-têtes des lettres de la loge les Artistes Réunis, portaient encore, en 1894, la formule Crains Dieu, sers ton pays, secours l’indigence :

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Plus originale que les attaques de la presse cléricale et conservatrice – somme toute de bonne guerre dans la période qui précède la séparation de l’Église et de l’État – les Maçons de Limoges eurent à subir, en 1904, une violente campagne antimaçonnique menée par le journal d’extrême gauche La Cravache Rouge.

À cette presse antimaçonnique, les Maçons répondent dans les publications qu’ils dirigent (ils avaient fondé, le 5 mars 1848, un quotidien éphémère, La Fraternité, dont une seconde édition était au profit des pauvres).

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Ces journaux de la fin du XIXe siècle (et du début du XXe ), dirigés par des Maçons ont pour titre L’express du Limousin, Le Rappel du Centre, Le HérissonLe Petit Démocrate, hebdomadaire « silloniste » édité à Limoges en 1907, qui couvre la Charente, la Corrèze, la Creuse, la Dordogne et la Haute-Vienne, s’en prend à la franc-maçonnerie accaparant la République et revendiquant pour elle seule le monopole de l’idée républicaine ! Monarchiste ou républicaine depuis cent ans, elle a été gouvernementale sous tous les gouvernements (ce qui n’est pas tout à fait faux). Un nouvel hebdomadaire antimaçonnique, Le Salut National, organe de la section limousine de l’Action Française est créé en 1910. Le 5 juin, il annonce l’édition à 100 000 exemplaires, par les Camelots du Roi, de la liste des Maçons de Limoges, avec les noms, adresses et professions (comme le fera la presse vichyste). Durant la Première Guerre mondiale, les attaques cessèrent pour reprendre dans l’entre-deux guerres : le 15 avril 1926, le mensuel catholique L’écho de Limoges et du Centre accuse la franc-maçonnerie internationale : Pourquoi, lors du traité de Versailles, l’Allemagne vaincue a été traitée avec autant de mansuétude et l’Autriche-Hongrie disloquée ? c’est parce que la première était protestante et la seconde catholique. Cette différence de traitement, c’est un coup de maître de la Contre Église, de la franc-maçonnerie internationale qui aspire avec impatience et frénésie à la domination, à la tyranie universelle. En 1935 et 1936, la Société des Journaux et Publications du Centre édite Les fossoyeurs de Limoges puis Lionou à Limoges rouge, où le maire, Léon Betoule, est brocardé (à tort) sur son appartenance maçonnique (qui est très loin d’être avérée : il ne figure sur aucun des documents maçonniques obédientiels. Il y est représenté avec les trois points tatoués sur le bras et imprimés sur sa tenue de bain ou déguisé en explorateur, portant un sautoir maçonnique :

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– La vie des loges

Les sceaux des loges du XVIIIe siècle et les en-têtes de leur papier à lettres sous l’Empire font montre, bien souvent, d’une originalité et d’une recherche symbolique inégalée. Même si, à la fin du XXe siècle, quelques loges ont décidé de renouer avec cet ancien usage (mais un timbre humide, même très élaboré, n’aura jamais le cachet – si j’ose dire – d’un scel à la cire). Lorsqu’une loge reprend tout ou partie des symboles figurant sur le sceau d’une autre, cela indique, la plupart du temps qu’elle est souchée sur la première (ou qu’il s’agit d’une reprise d’activité sous un titre distinct) :

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En 1788, à L’Heureuse Réunion, de Limoges, les Frères déclamaient :

 » Si le sexe est banni, qu’il n’en ait point d’alarme

Ce n’est point un outrage à sa fidélité.

Mais on craint que l’amour, entrant avec ses charmes

Ne produise l’oubli de la Fraternité.

Noms de frères, d’amis seraient de faibles armes

Pour garantir les cœurs de la rivalité. « 

On goûtera le piquant de tels vers déclamés dans une assemblée composée à près de quarante pour cent de …. religieux.

L’anecdote a été rapportée par l’ancien préfet de la Corrèze, membre de la loge, qui écrivait : À la suite d’une scission de la loge maçonnique de Limoges, il s’en est formé une nouvelle, dans laquelle je fus attiré par des liaisons particulières ; c’était une séduisante école de bienveillance universelle, d’égalité et de fraternité. On y faisait de joyeux banquets, fort agréables s’ils eussent été moins dispendieux, surtout pour des petites bourses comme la mienne ; on les animait de discours philanthropiques, appelés pièces d’architecture, destinés à élever le Temple de la Sagesse. Ces banquets étaient bien arrosés, comme le montre un point du règlement intérieur de la loge : Chapitre VII, des santés. La première sera celle du roi et de la famille royale, à laquelle on joindra la santé de sa majesté Caroline Louise, reine de Naples, protectrice des Maçons ; la deuxième, celle du sérénissime Grand Maître ; la troisième celle du Vénérable … la neuvième, celle de tous les Maçons. Les trois premières seront tirées debout, glaive en main, la dernière en chaîne « .

Au XIXe siècle, les loges ont des bannières (voir, ci-après celle des Artistes Réunis, de Limoges).

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La Grande Loge de France a conservé dans ses archives quelques testaments philosophiques de cette époque (documents rares, car ils sont généralement détruits à la fin de l’initiation) :

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Le 13e jour du 6e mois 5864, la loge Les Artistes Réunis – qui connaît pourtant des difficultés (la mise en sommeil étant même envisagée) – demande au Grand Orient l’autorisation de solliciter les loges en faveur des victimes du grand incendie de Limoges, qui détruisit plus de cent maisons. Le 14 septembre, elle remercie l’obédience et les loges qui se sont empressées de nous adresser des métaux, fruit de collectes spontanées faites en leur sein. Le Grand Orient avait voté 300 francs et de nombreuses loges montrèrent leur générosité. Des loges, parfois très éloignées (c’est le cas de la loge d’Alexandrie, Les Pyramides d’Égypte, qui avait fait parler d’elle, cinq mois plus tôt en initiant l’émir Abd el Kader. Certaines adressèrent leur don directement à la municipalité. Trois loges de Paris, deux de Toulouse et celle de Nancy adressent 100 francs, celle de Périgueux envoie 20 francs et souscrit pour 160 francs. Des Maçons, individuellement, envoient leur obole et ouvrent des souscriptions : c’est le cas du maire de Saint Denis d’Oléron, d’un pharmacien de l’école de Montpellier. Le Frère Laroche lance une souscription dans son journal La vigne bordelaise, le Frère Thèse dans Les Tablettes des deux Charentes. Rodanet, de la loge de Rochefort, avait obtenu de la Société des Fêtes de Charité, qu’il présidait, 2 000 francs mais le sous-préfet s’opposa à l’envoi, les secours ne pouvant être distribués que localement. Navré de ce refus, il envoie 100 francs.

Sous Vichy les loges sont fermées (Pétain dira que les francs-maçons, contrairement aux juifs, sont pleinement responsables de leur état). Les francs-maçons fonctionnaires sont fichés :

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puis « démissionnés d’office » de leur emploi. Quatre-vingt dix noms de Maçons des Artistes Réunis paraissent au Journal Officiel, ainsi que ceux de trois Sœurs et d’un Frère du Droit Humain. Ces listes de francs-maçons paraîtront au JO jusqu’au 1er août 1944 (près de deux mois après le débarquement !). Nombreux furent les Maçons qui s’engagèrent dans la Résistance. Le 22 juin 1940, les officiers de la loge décidèrent de détruire les archives et, un mois plus tard, un premier noyau composé d’une dizaine de Maçons socialistes et d’un communiste organise la Résistance. Le Frère Sterna, qui peut se déplacer de par son métier de voyageur de commerce va jouer un rôle important : il implanta Combat en 1942, composé de socialistes et de Maçons (même composition dans le mouvement Libération alors que Franc-tireur recrute chez les radicaux). Trois chefs locaux de la Résistance (AS) étaient membres des Artistes Réunis. Ils périront, ainsi que trois autres Frères de la loge, fusillés ou déportés pour faits de résistance. Les 23 et 24 novembre 1946, la loge organise une cérémonie en leur honneur.

Un nouvel élan après guerre :

Un triangle de Frères de la Grande Loge se réunit en 1947, se constitue en loge en 1949 et prend pour titre Les disciples de Sadi Carnot (qui n’était pas franc-maçon). En 1966 est fondée la Tradition Limousine (GLNF) Des Frères des Artistes Réunis fondent Amour et Progrès en 1977. Des Frères des Disciples de Sadi Carnot fondent Janus en octobre 1980. Le 25 janvier 1981 sont allumés les feux d’une nouvelle loge du Grand Orient, les Frères de l’athanor. En 1982, dix membres de la Tradition Limousine fondent une nouvelle loge de la GLNF, Semper Vigilat. Le 25 octobre 1986 l’obédience ouvre deux loges La Pierre d’Or et Xénophane et, moins d’un mois plus tard, La Couronne d’épines. En 1985, quinze membres d’Amour et Progrès fondent les Encyclopédistes. Issue d’un triangle proche un temps de la LNF, créée en 1991 par la GLTSO, La Triple Enceinte intègrera la GLISRU en 1995. Onze membres de La Couronne d’Epines (le vénérable et son collège d’officiers), deux membres de Semper Vigilat, en désaccord avec l’obédience, rejoignent la GLTSO sous le titre distinctif Lémovices, en février 1991. Le 23 mars 1991, à Saint Yrieix, la GLNF « réveille » La Constance Éprouvée, en sommeil depuis 1809 ! (normalement, seuls d’anciens membres peuvent réveiller une loge). Le lendemain, Tolérance et Fraternité est inaugurée : elle est composée de douze membres de Sadi-Carnot. Le 7 mai 1994, ouvre la loge Chabatz d’entrar (finissez d’entrer en langue limousine), produit d’un essaimage de la loge Lémovices. Le 2 avril 1995 est fondée à Chalus la loge Richard Cœur de Lion : composée presque exclusivement d’Anglais, elle n’initie pas et ne se réunit que durant la période estivale. Le 13 mai 1995 est créée à Saint-Junien sous l’obédience du GODF le Tablier de cuir, formée de Frères issus principalement d’Ateliers de la Charente. Le 2 novembre de la même année, la GLNF ouvre à Saint Yrieix L’écu noir et or (jeu de mots comme aurait dit maître Capello). Le convent de la GLTSO du 27 janvier 1996 vote la transformation du triangle La Concorde en loge (et refuse La Loge des Anciens, également de Limoges). Véritable loge de recherche la Concorde, fidèle à sa devise nihil sine concordia, aura une vie assez brève. Les Frères Unis ouvrent le 29 septembre 1996, sous l’obédience du GO. Ainsi, dans les cinquante années qui suivirent la réouverture des Artistes Réunis après guerre, vingt loges ont été créées par les diverses obédiences masculines (d’autres, mixtes et féminines, virent le jour durant cette période). La plupart des rites y sont représentés.

Nous terminerons cette relation sur la franc-maçonnerie à Limoges en évoquant ses membres liés à l’activité phare de la ville : l’industrie porcelainière, du XVIIIe siècle à nos jours, de l’exploitant de kaolin et fabricants (nous en avons relevé 28, parmi les plus renommés), à l’élite du monde ouvrier porcelainier, les peintres (26), les employés de fabriques (26) et quelques représentants et marchands. Deux des principaux fabricants marquent leurs porcelaines de symboles maçonniques : Théodore Havilland dispose opportunément ses initiales, jusqu’à les faire coïncider avec le symbole du chapitre du Royal Arch et Lafarge reproduit le rameau d’acacia (l’autre profession phare de la ville, émailleur d’art, a boudé les loges).

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– Commentaires- article dans le Populaire du Centre du 15 décembre 2000

– p. 54 de La Lettre du Limousin du 1er trimestre 2001 :  » Très volumineuse somme de Francis Masgnaud (près de 700 pages !). Par delà la reproduction de quelques 200 documents inédits (patentes, sceaux, photos de loges), cet ouvrage, fruit de profondes recherches (il a des allures de thèse universitaire), propose une liste de 2 300 noms de Frères ayant fréquenté les loges locales, du règne de Louis XV à la seconde guerre mondiale « .

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