Le bouddhisme de Hoa Hao

L’intérêt que suscite le bouddhisme est grand, certes, mais ce que d’aucuns en connaissent reste superficiel. Contrairement à la franc-maçonnerie, pour laquelle tous les aspects ont été largement développés dans des publications, souvent bien documentées. Le bouddhisme de Hoa Hao, lui, est complètement inconnu. Le nombre de nos compatriotes qui ont côtoyé des Hoa Hao s’amenuise, puisqu’ils étaient en Cochinchine dans les années quarante. Et encore, la plupart d’entre-eux n’ont eu à connaître que leurs activités militaires. Aussi est-il nécessaire de les situer dans leur contexte historique, géographique et religieux.

LE MIÊN TâY

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je connais, assez bien, le Miên Tây (que les Français appelaient L’Ouest cochinchinois) : la région du Delta du Mékong, limitée, au nord, par une ligne reliant Saï Gon à la province khmère de Kampot, au Sud par Can Dao, l’île, tristement célèbre de Poulo Condor et la pointe de Ca Mo. Pays magnifique et envoutant, de monts et de rizières, d’immenses plages de sable fin et du Grand Fleuve. Mékong est le nom donné par l’ethnie Taï : Mae Kong, mère de tous les fleuves, que le Vietnamien appelle Cuu Long Giang, le fleuve des neufs dragons (ses neuf estuaires). Mais, le Mien Tay c’est surtout ses habitants, d’une gentillesse extraordinaire, principalement dans les campagnes. Si l’on peut voir, partout, des 4×4 de dernière génération, le buffle reste omniprésent. Et respecté : nous sommes là loin de la barbarie de la grande fête du buffle Lê choi trâu, à Dô Son où, lors des réjouissances, l’animal vainqueur est honoré de bien étrange manière : sa tête est promenée sur un plateau ! Ici, chacun aime le buffle (mais pas en beefsteak). Les Hoa Hao, bien sûr, dont la religion proscrit expressément d’en manger. Mais pas qu’eux : mon beau-père était bouddhiste, du bouddhisme traditionnel. Alors qu’il était mourant et souffrait énormément, il n’avait plus, à la fin de sa vie, qu’une seule préoccupation : que son buffle, qui avait tant travaillé avec lui dans les rizières ait une fin de vie paisible, dans l’enceinte d’une pagode. Il m’a été donné de voir, au Sud, une scène surréaliste. Au milieu des rizières, un trou d’eau (vestige du passage de l’US Air Force dans la région) et un gamin de six, sept ans, miraculeusement assis en tailleur à sa surface. Comme je m’apprêtais à le photographier, il se mit à rire, déplia ses jambes et donna dans l’eau quelques coups de talon : je vis émerger un large museau et une énorme paire de cornes. Et le buffle, sur lequel il était assis, de s’ébrouer… Dès l’enfance, le nha qué a, à ses côtés, un compagnon de jeu exemplaire : un ami mille fois plus fort que lui, placide et courageux. Oui, en cela, le buffle est bien le symbole le plus approprié du Sud Vietnam.

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En 1979, 43 % de la population avait moins de 15 ans.

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Ces enfants sont particulièrement polis. J’ai pu, à maintes reprises, le constater. Par exemple, alors que je passais devant une école, bâtie en rase campagne, tous les élèves, prenant dans la paume de chaque main le coude de l’autre bras, s’inclinaient respectueusement.

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(enfants hoa-hao)

La convivialité est naturelle chez les Vietnamiens qui aiment à se retrouver à table ou autour d’un verre, entre amis.

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L’étranger, qui ne se comporte pas comme en pays conquis y est très bien reçu. Dans les coins les plus reculés du Delta, j’ai souvent rencontré de vieux messieurs, qui vivaient chichement mais parlaient un français irréprochable, et avaient plaisir à s’exprimer dans une langue qu’ils n’avaient, pour la plupart d’entre eux, plus pratiquée depuis 1954. Il est étonnant de voir ces gens, qui ont connu – durant toute leur vie – la guerre, être aussi ouverts. Ce petit peuple, qui n’est pas belliciste, a eu à lutter contre la France et, bien avant, contre la Chine, qui voulait l’envahir. Et de fort belle manière. De la résistance des deux sœurs Trung, juchées sur leurs éléphants (en 40 après JC), à la victoire du général Tran Hung Dao (représenté sur les billets de 500 dongs émis en 1966), qui fit s’empaler l’énorme flotte sino-mongole (600 jonques de combat) sur des pieux à Song Bach Dang (où les Chinois avaient déjà été battus en 939 et 981).

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Et la lutte héroïque de Nguyen Trung Truc qui s’empara du navire l’Espérance, le 10 décembre 1861 et défit la garnison de Kien Giang, le 16 juin 1868 (voir plus bas).

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Le Vietnamien s’affaire dans toutes sortes de métiers, certains improbables ou inattendus.

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De jour comme de nuit.

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Il est très attaché à sa culture, à la campagne, bien sûr, mais aussi à la ville. De ses mœurs et coutumes, nous retiendrons la danse de la licorne (mùa lân), qui est toujours pratiquée par les meilleurs élèves des écoles d’arts martiaux car elle requiert de solides bases techniques ;

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le jeu – qui tient une part importante dans la vie du Vietnamien – jeux de cartes de 120 ou 32 lames (tam cuc) en carton épais, de même longueur mais trois fois moins larges que celles des jeux occidentaux, le jeu d’échec (co tuong), qui se joue souvent dans la rue.

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Lors des funérailles (nous l’avons vu à propos d’obsèques au monastère de Rancon) les corbillards sont richement décorés. Un verre rempli est posé sur le cercueil, aucune goutte ne doit s’en échapper durant le transport : respect dû au défunt qui ne doit pas être dérangé.

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Désormais, sa famille va l’honorer sur l’autel des ancêtres.

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Ce qui nous amène à évoquer les religions du Mien Tay. Il y a, bien sûr, les religions traditionnelles (bouddhisme et catholicisme), il y a surtout des religions très particulières :- l’islam des Chams. Les Chams du Vietnam étaient à l’origine tous brahmanistes. Une partie s’est convertie à l’islam mais cet islam est très édulcoré (le système social reste matriarcal, le jeune époux vit sous le toit de ses beaux parents). La circoncision est symbolique (feinte avec un couteau à large lame en bois), la prière n’a lieu que le vendredi et le ramadan ne dure que trois jours.- le caodaïsme est né en 1921, suite à des séances de spiritisme. Il incorpore confucianisme, taoïsme et bouddhisme. Et aussi des éléments de catholicisme. Il s’est agrégé des guides spirituels parmi lesquels on trouve (entre autres) Pasteur, Victor Hugo et Sun Yat Sen.

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Son siège est à Tay Ninh. Le caodaïsme compte un peu moins de deux millions d’adeptes. Un temps séduit par le pseudo nationalisme Vietminh, il s’allia rapidement aux Français – il avait son parti politique et son armée – comparable en cela à l’autre grande religion du Mien Tay :- le bouddhisme de Hoa Hao.

Un bouddhisme social et persécuté, le Phat Giao Hoa Hao (Editions Lucien Souny)

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Préface

Lors de mes séjours à Hanoï, il m’a été demandé d’étudier la religiosité particulière des Hoa Hao, ethnie que les Occidentaux n’avaient jamais bien comprise, située dans la région du delta, non loin de la frontière cambodgienne. C’était l’époque (1970) où je travaillais sur les sociétés initiatiques d’origine chinoise et, plus spécialement, la Tien Ti Houei cantonnaise. En effet, des ramifications de cette société avaient pénétré le Viêt-nàm sous le nom équivalent de la Thien Dia Hoi (la Société du Ciel et de la Terre). Influencé parfois par la I-Ho chinoise, ce mouvement s’appelait aussi Nghia Hoa (la Rigoureuse Harmonie), Luong Huu Hoi (la Société des Bons Amis), Nhon Hoa Duong (le Centre de la Vertu et de l’Équité). Ces groupements plus ou moins secrets cachaient sous un aspect religieux, mi-bouddhiste, mi-taoïste, des visées politiques révolutionnaires. Du temps de l’occupation française, le mot d’ordre de ces sociétés était :  Phuc Nam Phan Phap (restaurer le Viêt-nàm, renverser la France) calqué sur le célèbre Fan T’sing Fu Ming (Renverser T’sing, restaurer Ming) de la tradition Houng. Georges Coulet avait publié à Saïgon en 1926 Les sociétés secrètes en terre d’Annam où il étudiait la volonté de ces ‘sectes’ de rétablir l’empereur Duy Tân qui, en 1916, avait appelé le peuple au soulèvement. De même, Pierre Grison dans La Lumière et le Boisseau avait montré l’influence chinoise sur la pensée initiatique cochinchinoise mais, cette fois, de façon strictement traditionnelle dans la lignée de La Grande Triade de René Guénon.Or, après les Accords de Genève de 1954, éclata ce que l’on appela  » la Guerre des sectes « . Les Binh Xuyen s’installèrent à Sai Gon, les Cao Dai dans leur fief de Tay Ninh, tandis que les Hoa Hao occupèrent l’ouest du delta du Mékong. Dans le sillage de la Buu Son Ky Huong était apparu, quinze ans auparavant, Huynh Phu So dit Duc Huynh, véritable messie, qui entraîna les Hoa Hao dans un parcours à la fois religieux et politique dont Francis Masgnaud nous entretient dans le présent livre. Cette étude (véritable témoignage de première main) est d’autant plus précieuse que l’auteur est le premier observateur occidental a avoir été initié dans le sein même de la tradition Hoa Hao, par la famille et un intime de Huynh Phu So qui lui ont donné pour nom Hué Phap (le Français bienveillant), et cela malgré les interdictions communistes depuis la chute de Sai Gon et la réunification du Viêt-nàm. L’Église visible Hoa Hao été détruite, mais elle s’est réfugiée dans le cœur tenace de ses fidèles. Sous le boisseau, ils sont aujourd’hui cinq millions au Viêt-nàm (source Lê Quang Liem) et dans la diaspora (en France notamment, plus encore aux États-Unis, au Canada et en Australie, où ils possèdent des radios, des revues et des sites internet). Patiemment, méticuleusement, Francis Masgnaud s’est appliqué à rechercher les proches de Huynh Phu So. Il est parvenu à en retrouver plusieurs, notamment Vo Van Tac, l’ami et le chauffeur de Duc Huynh, que les Hoa Hao, tant du Delta que de l’étranger croyaient décédé depuis de nombreuses années. Une solide amitié est née entre le futur adepte et le disciple octogénaire : ils se rencontrèrent fréquemment à Saïgon et rendirent plusieurs fois visite à la famille du Maître, à To Dinh, le haut lieu du bouddhisme Hoa Hao. Ce que Francis Masgnaud nous livre des différents épisodes souvent tragiques, tant du côté français qu’américain, japonais puis communiste, appartient à l’histoire la moins connue et la plus complexe du valeureux peuple Hoa Hao, tant sur le plan militaire que partisan. D’ailleurs, avant lui aucun chercheur n’avait approché d’aussi près la tradition spirituelle vivante du Phat Giao Hoa Hao, dont il m’étonnerait que dans l’avenir nous n’en entendions pas de nouveau parler. En effet, l’enseignement de ce bouddhisme particulier repose, ne serait-ce que par la force des évènements, sur les bases essentielles de l’Amidisme, en expurgeant la pratique des cérémonies excessives et des superstitions, afin de privilégier la méditation et l’enseignement des soutras. Face au matérialisme aveugle et aux répressions, l’esprit du Bouddha à travers la pensée de Huynh Phu So se répand dans l’intimité de l’être. C’est là que cette spiritualité née de la rébellion contre toutes les formes de l’oppression rencontre l’universalité de la Tradition.

Frédérick TRISTAN (Noël 2008)

Prix Goncourt 1983

Grand Prix de la Société des Gens de Lettres 2000

Chargé de missions en Extrême-Orient

(Laos, Vietnam, Chine) de 1968 à 1988

Le bouddhisme Hoa Hao s’est implanté dans ce pays de larges plaines à rizières, coupées par sept monts : Nui Ket, Nui Tra Su, Nui Tuong, Nui Ba Doi Om, Nui Dai, Nui Do et Nui Cam, coupées également par des fleuves (Mékong, Bassac, Vam Nao) et les canaux qui irriguent la région.

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Région qui antérieurement était khmère, comme en attestent les nombreuses pagodes cambodgiennes (du bouddhisme hînayâna).

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Ce bouddhisme (de Hoa Hao) a été fondé en 1939 par Huynh Phu So, né le 15 janvier 1920, au village de Hoa Hao, commune de Tan Chau. Il était le premier fils de Huynh Công Bô, (président du Conseil des notables et chef du village) et Lê Thi Nhâm, des paysans aisés, connus pour leur altruisme et leur honorabilité. Sa fratrie est composée d’une sœur, Thi Dê, de dix ans son ainée, née d’un premier mariage de son père, une autre sœur, Thi Kim Biên, née en 1921 et un frère, Thanh Mau, né en 1925.

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Huynh Phu So a eu une petite enfance sans histoires. Ce n’est que vers l’âge de huit, neuf ans qu’il connut des difficultés scolaires. Bien que d’une intelligence supérieure à la moyenne, il était considéré comme un élève très moyen à l’école du village où il éprouvait de grosses difficultés à fixer son attention. Il obtint le certificat d’études primaires élémentaires mais, à l’école de Tân Châu où il acquit quelques notions de français, il échoua au certificat d’études franco-indochinois du fait d’une santé maladive et son père, qui avait pour ce fils aîné de grandes ambitions, le retira à regrêt de l’école, alors qu’il n’avait que quinze ans.

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Sa fatigabilité l’empêchant de travailler, il resta oisif, se promenait dans les rizières, souvent jusqu’à l’aube – il était insomniaque – ou accompagnait les gardiens de buffles. Fatigué par cette insomnie, sa santé se dégrada et il dut rester couché. Les médecins consultés ne parvinrent pas à le guérir, pas plus que les guérisseurs et autres sorciers. A cet état d’insomnie s’ajoutait de la fièvre et sa santé empira. Le dix-huitième jour du cinquième mois lunaire de l’année ky mao (4 juillet 1939), au cours de la soirée, éclata un violent orage. Vers vingt heures, So, surexité, se dressa sur son lit, sortit précipitamment de la maison, se rendit devant l’autel du Ciel, fit brûler de l’encens puis se prosterna dans les quatre directions. Ses prières terminées, il rentra chez lui et là, posément, devant ses parents et quelques voisins venus rendre visite au chef de village, il se mit à parler de religion. Le petit auditoire, médusé, écouta So commenter en un discours structuré les doctrines bouddhiques, pendant plusieurs heures d’affilée, comme l’eut fait un grand bonze et sans aucune fatigue. Leur surprise fut d’autant plus grande que, jusqu’alors, So n’avait fait montre ni d’un grand savoir ni de facilité d’élocution. Comment ce jeune homme fruste et perpétuellement agité, qui n’avait pas vingt ans, put-il parler aussi longtemps, brillamment et posément, comme l’aurait fait un vieux sage ? C’est un mystère. À la fin de son discours, il déclara qu’il était l’apôtre du Phât Thây de la pagode de Tây An et qu’il avait pour mission de créer une religion nouvelle. En cette soirée de début juillet, quelques paysans du village de Hoa Hao venaient d’assister à un double miracle : la guérison complète de So et la naissance d’un prophète …

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Ouvrons une parenthèse pour évoquer le Phât Thây (Maitre Bouddha) de Tây An. A la mort de ses parents, il partit chercher la Voie dans la région des Sept Monts. À l’âge de quarante deux ans, il se mit à prêcher aux paysans du Mékong. Il les soigna aussi, notamment lors de l’épidémie de choléra de 1849 et les « protégeait » avec des amulettes portant, en caractères chinois, le nom de la secte.

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Des rapports de l’époque montrent qu’il a guéri des centaines de personnes, atteintes de diverses maladies, qui devinrent ses disciples. Il leur demandait de prier individuellement, à domicile et sur leur lieu de travail (pratiquez le bouddhisme en cultivant votre terre), plutôt que dans les pagodes, était attentif à leurs besoins, leurs aspirations, prônait le développement de l’agriculture et l’amélioration de leurs conditions de vie, réclamait le départ des missionnaires étrangers. Les habitants de la province le considéraient comme un bouddha vivant et la réincarnation de Nguyên Binh Khiem, dit Trang Trinh, le Nostradamus de l’Annam. Il composa des poèmes prémonitoires et politiques, pouvant être lus dans les deux sens et disait préparer l’avènement d’un Bouddha vivant. La Cour de Hué jugea ses prêches trop politiques et le plaça en résidence dans la Nui Sam (à 6 km au sud-sud-ouest de Chau Doc). Il convainquit le chef de la province — à un point tel que ce dernier proposa à la Cour qu’il lui fut accordé le titre de Dai Duc Chon Tu (véritable saint homme de grande moralité). Il put continuer à exercer son culte, mais sous le strict contrôle des mandarins. Comme il continua à prêcher dans le même registre, plusieurs de ses pagodes, notamment la plus célèbre, nommée Tây An, du village de Long Kiên à neuf kilomètres au nord de Long Xuyên, furent rasées.

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Après sa mort, survenue en 1856 (il n’était âgé que de 49 ans mais, curieusement, il est toujours représenté sous les traits d’un vieillard chenu. Dans quel but ? pour signifier qu’il était immortel ? ou pour montrer sa grande sagesse ?), ses successeurs continuèrent de propager le bouddhisme social qu’il avait initié, en accentuant son nationalisme.

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Son enseignement fut repris par plusieurs de ses disciples. Parmi les principaux, se succédèrent :

Trần văn Thành appelé le moine Lành (Đạo Lành). Comme l’ensemble des Bửu Sơn Kỳ Hương, il était nationaliste, très hostile aux Français. Il organisa la résistance Bay Thua dans la région de Long Xuyên. Son fils, Trần văn Chai, s’était suicidé en prison à l’âge de dix-huit ans. Đạo Lành fut tué le 25 mai 1873 lors d’un engagement contre les troupes de l’amiral Dupré. Sư Vãi Bán Khoai (le moine marchand de patates)  se manifesta durant un court laps de temps (1901-1902) mais publia un livre de prophéties Sấm Giảng người đời, connu de tous les disciples.Nguyễn Trung Trực. De son vrai nom Nguyễn văn Lịch était officier de l’armée d’Annam. Quand les Français envahirent son pays, il démissionna et organisa la résistance. À Mỹ Tho, le 10 janvier1861, il attaqua un navire français, tua tous ses passagers. Le 10 décembre de la même année, il incendia l’Espérance sur le fleuve Nhật Tảo, tua le commandant et tous ses hommes. Il prit L’attaque de Råch Gía le 10 juin 1868. Les Français ont emprisonné sa mère et les familles de plusieurs de ses partisans. Il se rendit en échange de leur liberté, refusa la proposition qui lui était faite de collaborer et fut exécuté le 27 décembre 1868.Đức Bổn Sư Ngô Lợi.Il avait fondé le village An Định. Durant l’expédition militaire de mai 1887, les français ont incendié tout le village et capturé les deux milles habitants. Son bras droit Bùi Thuận fut capturé et incarcéré à Poulo-Condor. Đức Bổn Sư mourut en 1890, sur le mont Thất Sơn.Đức Phật Trùm appelé Réincarnation du Phật Thầy Tây An. Khmer du village de Xà Tón près de Châu Đốc, très gravement malade en 1868, mourant, il se rétablit en quelques jours, a oublié sa langue maternelle pour ne parler plus que le vietnamien, langue qu’il ignorait jusqu’alors et commença à prêcher, à la manière du  Phật Thầy Tây An. Les Français le déportèrent durant quelques années en un lieu demeuré secret. Puis il revint au pays et se remit à prêcher jusqu’à sa mort, survenue en 1875.

Nguyễn văn Thới dit Ba Thới est né en 1866, à Cao Lanh, près de Sadec. En 1906 il s’engagea dans la résistance contre les colonisateurs dès 1906. Il écrivit un livre de prophéties Kim Cổ Kỳ Quan, dans lequel il annonçait la guerre sino-vietnamienne de 1979.

Les disciples du Phât Thây  Tây An, tels les Hoa Hao, soignent bénévolement  les indigents. À Rach Gia, notamment, près du temple et du musée dédiés à Nguyen Trung Truc, ils ont ouvert un dispensaire et, sous de vastes hangars, préparent leurs pharmacopée à base d’herboristerie :

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Chaque jour, des paysans de la campagne environnante, de plus en plus nombreux, prévenus de la guérison et du prêche extra-ordinaires, furent convertis par Huynh Phu So, devenu désormais Duc Huynh Giao Chu. Dans le même temps, son comportement changea radicalement et il se mit à écrire des pièces en vers, d’une tenue littéraire reconnue, inventant même une métrique où il faisait alterner des vers de six, sept et huit pieds. Sur les traces du Phât Thây Tây An, il se mit à soigner et guérit plusieurs centaines de malades, dont certains étaient réputés incurables. Les conversions se multiplièrent et, à la fin de 1939, alors que Duc Huynh n’avait pas encore vingt ans et sa secte à peine six mois d’existence, les disciples se comptaient en dizaines de milliers. Accusé de trouble à l’ordre public, il fut arrété le 8 mai 1940. Le lendemain, le gouverneur de la Cochinchine prit à son encontre une mesure d’éloignement des provinces de Chau Doc et Long Xuyen, ce qui ne fit qu’accroître sa notoriété et le nombre de conversions. Le 28 juillet, l’administrateur de Can Tho décida de son transfèrement à l’hôpital Cho Quan, de Cho Lon. Il va y rester dix mois et convertir le docteur Tran Van Tam, qui n’eut de cesse de faire reconnaître sa bonne santé mentale (en finançant les publications de Duc Huynh et en les faisant passer par-dessus la censure, le docteur Tran joua un rôle essentiel dans le développement du Hoa-haoisme, raison pour laquelle les communistes l’assassinèrent le 8 novembre 1947 – sa sépulture est discrète et toujours gardée).

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Les autorités assignèrent Duc Huynh à résidence à Bac Lieu, ville choisie du fait que sa population était principalement chinoise et Khmère, gens peu réceptifs aux idées du jeune prophète. Il rallia toutefois son hôte, membre du Conseil Colonial, plusieurs notables, ainsi que les paysans alentour. Les Japonais, voyant le parti qu’ils pourraient tirer du ralliement de quelqu’un ayant une telle audience, organisèrent son évasion en octobre 1942 et l’installèrent dans leur représentation commerciale à Saigon. Il y était à l’abri à la fois des Français et du Vietminh mais manquait de latitude pour mener à bien son projet de système qui dépasserait la simple religion Il se rendait fréquemment au domicile du docteur Tran Van Tam, où il constitua une équipe restreinte de sept fidèles, qui devinrent ses conseillers politiques. Il intensifia la propagande anticoloniale et constitua des Doi Bao An (groupes d’auto-défense) et choisit Tran Van Soi pour les organiser. Des coups de main contre les Français permirent de récupérer des armes. Tout celà déplut fortement au Vietminh qui, le 8 septembre 1945 à Can Tho, mitrailla 20 000 manifestants Hoa Hao. Le frère de Huynh Phu So et le fils de Tran Van Soai, faits prisonniers furent exécutés le 7 octobre. Les communistes poursuivirent les HH à travers tout le Delta et 10 000 d’entre-eux furent tués. Duc Huynh, assiégé par les communistes à Saigon, parvint à s’enfuir avec -à nouveau- l’aide des Japonais. Le retour de leur Maître galvanisa les Hoa Hao et Tran Van Soai organisa la riposte. Les communistes, liés par dix, furent jetés à l’eau. Le message était clair : pour chaque Hoa Hao tué, dix communistes périraient. Le 20 avril 1946, se réunit un congrès des forces anti-françaises dont Huynh Phu So devint le leader. Y participaient les Hoa Hao, les Caodaïstes, les Caodaïstes dissidents, les bouddhistes Tinh Do, les catholiques, les socialistes, le Quoc Dan Dang, les Binh Xuyen et le Viet Minh. Un Front National Unifié fut créé. Les communistes, minoritaires, firent tout pour le saboter, allant jusqu’à informer les Français des positions des combattants Hoa Hao, informations à l’origine de plusieurs raids aériens ciblés. Ce qui conduisit le Front à déplacer son quartier général de Vinh Lac à Cho Lon pour se protéger des Français. Et, pour se prémunir contre le Viet Minh, ennemi autrement plus redoutable, une réunion secrète entre Caodaïstes, Binh Xuyen et Hoa Hao, tenue à Tay Ninh en janvier 1947, décida de déplacer les troupes du Front de la 7e zone militaire (qui était sous contrôle communiste) vers la région de Hau Giang, en plein pays Hoa Hao. Les communistes multiplièrent les incidents sanglants, qui ont atteint leur paroxysme de fin mars à début avril. Le Viet Minh invita Huynh Phu So à négocier un cessez-le-feu. Une réunion de réconciliation, comme les communistes savent en faire, se tint le 15 avril : plus personne ne revit Huynh Phu So. Les Hoa Hao, aussitôt la nouvelle de sa disparition connue, se rallièrent aux Français. Ils menèrent, de 1947 à 1955, année du démantèlement des Secte par le dictateur Diem, une lutte sans merci contre les communistes. Et bien au delà de cette époque : jusquà la prise de Saigon, en 1975 car ils avaient, pour la plupart d’entre-eux, intégré l’armée régulière du Sud Vietnam. Un journaliste américain ira jusqu’à écrire que le pays Hoa Hao était le seul endroit du Vietnam où un soldat américain pouvait se promener sans armes. L’ armée Hoa Hao – il serait plus juste d’écrire les armées – a été d’une efficacité redoutable : elle a gagné haut la main tous les combats qu’elle livra contre le Vietminh, même quand l’ennemi était largement supérieur en nombre et mieux armé. Elle était polymorphe. D’abord sous le commandement exclusif de Tran Van Soai (qui avait le grade officiel de général de demi-brigade ! avant celui, plus conforme, de général trois étoiles). Nommé par Huynh Phu So, ses opposans n’ont pas osé briguer ouvertement son poste et créèrent leurs propres factions. Ce fut le cas de Ba Cut, Nguyen Giac Ngo, Hai Ngoai, Ba Ga Mo. Mais même lorsque les différentes factions se rendirent successivement à Diem, elles aidèrent Ba Cut, qui continuait le combat. Polymorphe aussi quant aux unités qui la composaient : des commandos SAS au régiment d’amazones. Le rôle de ces dernières ne se limita pas à être la vitrine de l’armée HH : elles étaient d’efficaces agents de liaison, voire de redoutables membres des comités d’assassinats. Tous les militaires français qui eurent à approcher les Hoa Hao sont unanimes à reconnaitre leur combativité, leur courage, leur science du combat, leur efficacité. Il faut dire qu’ils vouaient une haine sans limite aux communistes à qui ils ne pardonneraient jamais la disparition de leur chef spirituel. De plus, tout les opposaient : la religion, la conception du socialisme et du nationalisme, le tout servi par une grande connaissance du terrain car ils étaient chez eux. Pour le commandant de Malleray, les Hoa Hao se battent bien, peut-être mieux que les autres. Quant à monsieur Raymond Muelle, que j’ai eu grand plaisir à interroger à plusieurs reprises pour mes recherches, il était admiratif : Les Hoa Hao sont courageux. Il y a chez ces gens-là des forces inconnues qui nous dépassent.

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(Remerciements à messieurs Roger Vallet pour le pavillon et Jean Prévot pour la photo du 2e commando SAS)

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Après la chute de Diem, le parti Dan Xa joua un rôle capital dans la politique du Sud Vietnam

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et il n’est pas un politicien (Nguyen Van Thieu, Nguyen Cao Ky, Nguyen Khanh et même McNamara) qui ne passa par To Dinh.

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To Dinh est le siège de la religion Hoa Hao : c’est la maison où Duc Huynh Giao Chu est né et où il a reçu la révélation de sa mission. Je m’y rendis à plusieurs reprises, accompagné de ‘tonton’ Vo Van Tac

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qui a été le voisin, l’ami puis le chauffeur de Huynh Phu So (à la disparition de ce dernier, il restera chauffeur de son père, jusqu’à son décès, survenu en 1961). Tant à son domicile que le lors du trajet entre la ville de Saigon et le village de HoaHao – le nouveau régime a rebaptisé l’une et l’autre, mais sans parvenir à changer le cœur de leurs habitants – il me racontait des anecdotes concernant Duc Huynh (elles auraient mérité, d’ailleurs, d’être consignées dans leur ensemble, ce que je comptais faire lors d’un prochain voyage au sud Vietnam, (malheureusement monsieur Vo Van Tac est décédé depuis la dernière visite que lui avais faite) : il avait cotoyé Huynh Phu So, dès son adolescence et jusqu’à sa disparition). Chu Tu a été mon parrain lors de mon admission au sein du Phat Giao Hoa Hao (voir ci-dessus). Ce sont la nièce (Co Tu) et le neveu (M. Bui Van Ven) qui procédèrent à ma réception et choisirent mon nom, le petit-fils du docteur Tran Van Tam était mon traducteur (Jacques Tran, sa sœur et son père, Monsieur Tran Kim Thiên, qui a été président des Hoa Hao de Saigon, vivaient à Limoges, près de chez moi).

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L’une des caractéristiques principales du bouddhisme Hoa Hao est l’engagement social de ses membres. Comme l’avait prôné Duc Huynh. Par exemple, pour l’année 2007, les disciples ont donné 46 milliards de dongs (4 millions de dollars) pour construire ou réparer 1 270 maisons pour les pauvres, construire 150 ponts à haubans et augmenter le réseau routier de 152 kilomètres. En outre, les personnes démunies ont été opérées gratuitement de la cataracte, les élèves déshérités assistés, des herbes, racines, écorces médicinales collectées (comme au temple NTT de Rach Gia) ; ils animent, depuis de nombreuses années, des restaurants gratuits pour les pauvres hospitalisés et les familles venues leur rendre visite, comme nous avons pu le constater à Long Xuyen :

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Voici ce qu’écrivait, dans les années cinquante, un officier du 2ème Bureau, à propos du plus antipathique des chefs de guerre Hoa Hao : il a engagé des sommes très importantes pour les services publics des régions sous son contrôle, en particulier, la construction et l’entretien d’écoles, de maternités, de dispensaires et d’un hôpital. Fin 1952, il y avait en service une centaine d’écoles avec 170 instituteurs, 17 dispensaires et 55 postes de secours. Il a créé de nouvelles pistes et fait procéder à la remise en valeur des rizières abandonnées.

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De même, une ‘clinique’ existait dans le village de Hoa Hao et, après l’écrasement de l’armée de la secte par Diêm, l’hôpital militaire Nguyên Trung Truc fut dédié aux civils. Médecine traditionnelle et occidentale y étaient dispensées par des médecins adeptes bénévoles. Le gouvernement a attendu dix ans pour lui accorder l’autorisation d’opérer et 1965 pour l’inaugurer… Il y a toujours des blocages lorsque il s’agit des Hoa Hao (sauf en période électorale).

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Nous terminons cette visite faite aux valeureux Hoa Hao et le compte-rendu du livre que je leur consacre par une rencontre avec les habitants d’un village proche de Cho Moi, simples et droits comme les habits qu’ils portent.

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Commentaires :

Centre France du 13 décembre 2009, article de Jean-François Julien (1/2 page) ;

Bouddhisme Actualité d’avril 2010 (p. 26) : sélection du mois ;

Nouvelles clés n° 65, mars-avril-mai- 2010, p. 68 : à signaler aussi : Un boudhisme social et persécuté  thèse touffue et fascinante, où l’historien Francis Masgnaud nous fait découvrir l’étrange mouvement bouddhiste Hoa Hao du Viet-nam, honni par les communistes, éditions Lucien Souny.

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Pour me contacter : masgnaud@laposte.net

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