Franc-maçonnerie en Aunis et Saintonge

Franc-maçonnerie et francs-maçons en Aunis et Saintonge sous l’Ancien Régime et la Révolution (Rumeur des Âges)

 

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Préface (extraits)

Il n’est qu’une recette en histoire : rechercher tous les documents que le temps a conservés et leur demander de répondre d’eux-mêmes aux questions que la société dans laquelle il vit pose à l’historien. C’est ce qu’a fait Francis Masgnaud. Avec une modestie qui est la garantie du sérieux de son travail, F. Masgnaud a circonscrit sa recherche aux deux provinces qui formèrent en 1790 la Charente-Inférieure. Personne avant lui ne s’était hasardé sur ce terrain et l’on peut être surpris que des sociétés « secrètes » aient laissé, en dépit des bouleversements dus à la dernière guerre, tant de documents significatifs. L’ auteur nous en livre un bon nombre. Au delà du pittoresque, qui donne au livre une vraie saveur, l’auteur a parfaitement mis en évidence l’originalité des loges d’Aunis et de Saintonge implantées à La Rochelle, à Rochefort, dans les iles. Elles connaissent un grand brassage humain ; les frères étrangers qui font escale dans nos ports ne manquent pas de les visiter et d’y apporter des idées nouvelles. Que celles inspirées par la philosophie des Lumières y aient régné en maitresses, quoi d’étonnant? Il est symptomatique qu’elles n’aient nullement empêché les armateurs rochelais qui se sont fait recevoir dans des loges de se livrer, sans problème de conscience, à la traite des noirs. Rares étaient ceux qui se souciaient alors, dans la France de Voltaire et de Rousseau, d’un trafic dont on ne voulait voir que la  » nécessité  » économique. Aussi bien la société rochelaise et maçonne reflète-t-elle, à sa manière, la société française dans son ensemble. Elle goûte les idées des Lumières, elle révère aussi la monarchie. Les loges d’Aunis et de Saintonge n’abordent pas et ne traversent pas d’un bloc, les bouleversements révolutionnaires. Elles n’appliquent pas, avec une aveugle discipline de mystérieux mots d’ordre venus de París. En eussent-elles reçu que les rivalités personnelles qui souvent les opposent, les opinions et les croyances qui nourrissent des hommes d’origines sociales diverses qui les composent l’eussent interdit. C’est cette variété qui frappe le lecteur. C’est elle qui ressort admirablement d’un livre qui est parfaitement fidèle à son titre – rare mérite ! – puisqu’il fait part égale au jeu des institutions de la Maçonnerie et à la biographie de ses membres. Francis Masgnaud est bien dans la ligne de l’histoire sociale, telle qu’elle est aujourd’hui conçue, qui privilégie l’histoire des groupes et s’appuie sur la prosopographie. Les fervents d’histoire locale y trouveront leur compte. Ils bénéficieront de notices scrupuleusement établies d’un certain nombre de Maçons qui ont joué un rôle dans l’histoire régionale et nationale, et parfois dans la littérature – de Choderlos de Laclos à Régnaud de Saint Jean d’Angély, de Joseph Guillotin à La Touche Tréville. Personne n’a été oublié : un millier de Maçons ont été identifiés. Leur liste figure à la fin de l’ouvrage, après quelques documents curieux et passionnants. Voila une monographie qui éclaire la grande Histoire et qui honore l’histoire régionale.

Jean Glénisson,

Correspondant de l’Institut,

Directeur de recherche au CNRS,

Directeur d’études à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales

Extraits du livre :

– Acte de naissance de Désaguliers :

Nous ne pouvons parler des Francs-Maçons d’Aunis et de Saintonge du XVIlIe siecle sans évoquer le premier d’entre eux : Jean Théophile Désaguliers – premier, sans doute, des Français a être initié dans l’Ordre maçonnique, une douzaine d’années au moins avant Montesquieu (qui est pourtant donné pour le premier Français reçu Franc-Maçon, en 1729) – premier également quant à l’importance de son activité maçonnique. Selon plusieurs maçonnologues, il serait le concepteur de la Franc Maçonnerie moderne, en aurait posé les bases, dicté les règles. Anderson n’aurait été que le rédacteur des Constitutions. L’importance du rôle joué par Désaguliers dans les débuts de la Maçonnerie est le premier point de la controverse le concernant. C’est, de loin, le plus important. Tous admettent cependant qu’il exerça une grande influence, sans être d’accord sur ses limites (en 1719, Désaguliers est élu Grand Maitre de la Grande Loge de Londres). Le second point de controverse est l’étendue de son influence dans le monde profane. Protestant, puis pasteur de l’église anglicane, chapelain du prince de Galles, il joua un rôle important, peut-être même de conseiller, auprès du premier souverain de la dynastie hanovrienne. Physicien, pour certains il n’est que le vulgarisateur de Newton ; pour d’autres, au contraire, Désaguliers est un savant inventif, auteur de plusieurs découvertes et perfectionnements. Le troisième point de controverse, le plus facile à clarifier est la date de sa naissance. Une vie comme celle de Désaguliers a été très étudiée. Des nombreuses biographies qui lui ont été consacrées, nous relevons comme date de naissance :le 1er mars 1683 : John Stokes : Life of John Theophilus Desaguliers (1927), A.R. Hewitt : Grand Lodge 1717-1967 (Biographical list of Grand Masters, compiled by), Peter Bloch : Désaguliers Grand Maltre de la Grande Loge d’Angleterre (Villard de Honnecourt n° 5, 1982)le 12 mars 1683 : Georges Oliver : The revelations of a square (p. 43 – 1855) , Emile Daruty : Recherches sur la R.E.A.A. (p. 23 – 1879), Gould : History of the Grand Lodge of England 1723-60 (the history of the freemasonry, vol. 4 p. 348 – 1910), A. Mackey : Encyclopedia of freemasonry (1946), HW Coil : Masonic Encyclopedia (1961), Edward Newton : Brethren who made masonic history (Prestorian lecture for 1965)le 13 Mars 1683 : Gustave Bord : La Franc-Maçonnerie en France des origines à 1815 (1908), Bernard Fay : La Franc-Maçonnerie et la révolution intellectuelle du XVIII’ siècle (1935), Jean Torlais : Un Rochelais Grand Maitre de la Pranc-Maçonnerie et physicien au XVIIIe siècle (1937), Jean Palou : La Franc-Maçonnerie (1964), Marius Lepage : L’Ordre et les Obédiences (1971).Des recherches généalogiques s’imposaient. Rapidement, nous avons trouvé, sur les registres protestants de La Rochelle le baptême de Jean Théophile (également au Temple de La Rochelle) le 17 mars 1683. Nous en donnons ci-après la copie. Ainsi, nous sommes fixés sur la date de naissance de Jean Théophile Désaguliers, le 12 mars 1683, à La Rochelle. Remarquons que la date du 1er mars 1683, donnée par les biographes anglais, est également juste, puisque ce n’est qu’en 1752 que l’Angleterre a remplacé le calendrier julien par le grégorien.

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À noter qu’une très attendue biographie de Désaguliers, œuvre de Philippe Langlet, est à paraître : heureux que ces quelques lignes écrites sur le fondateur de la franc-maçonnerie moderne l’aient incité à développer cette recherche.

– Loge des framaçons de Saint Nicolas :

Un acte notarié connu (A.D.C.M. 3 E 978) donnant l’inventaire du mobilier d’une loge rochelaise, sise rue du Duc (Nous n’en connaissons pas le titre, elle est seulement nommée Loge des framaçons de St Nicolas) nous a permis de découvrir un acte de justice d’autant plus intéressant qu’il décrit avec précision non seulement les locaux, leur décoration et leur mobilier mais précise également à quels usages meubles et instruments étaient destines. Cet acte date de 1770 Premierement avons observé que sur la porte d’entrée de la salle ou loge ou nous sommes il y a une toille pinte attachée qui paroist représenter une figure humaine nue étandue ayant une chesne de fers au col et un ange monté sur cette figure ayant un pied sur l’estomac et l’autre sur le bas ventre tenant de la main gauche l’extrémité de ladite chaine et de l’autre une épée nue lancée sur ladite figure, et ayant sur le réquisitoire dudit procureur du Roy interpellé les dits Charles, Dumaine et Landois de nous déclarer ce que signifie les dites figures ou emb!emes, lesdits Charles et Dumaine nous ont déclaré que lorsqu’ils sont entrés dans la loge ils les ont trouvé dans les mêmes formes et au même endroit, qu’ils en ignorent la signification quant audit sieur Landois il a aussi déclaré que dans le temps qu’il a été admis dans la dite prétendue société ledit embléme estoit peint et placé au même endroit qu’il est actuellement. Ensuitte avons interpellé lesdits Charles, Dumaine et Landois au réquisitoire du procureur du Roy sur le fait de savoir s’il y a quelques punitions usitées dans ladite société semblables a celles représentées par cette figure, ledit Landois a dit qu’il ne connoist point de punition dans la loge des framaçons d’autre que celle de renvoyer un associé ou maçon lorsqu’il a manqué a quelqu’uns de ses devoirs ou par quelques amandes pécuniaire au profit des pauvres ainsy qu’il sera facile de le vérifier par l’examen des registres de délibération,s qu’au surplus il ne connoist absolument l’emblème de ladite figure.

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– Les religieux :

Si le vicaire de la paroisse Saint Barthélémy de La Rochelle refusa l’absolution au concierge de la loge l’Union Parfaite parce qu’il était attaché à un corps que l’Église condamne, son collègue d’Andilly posa la première pierre d’un temple maçonnique à Marans (voir ci-contre). Au dos de cette pierre était gravée l’inscription IANNAI, qui mettait en opposition les deux saints Jean.

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Mieux encore : à Boresse, le curé Guimberteau fit sculpter des motifs maçonniques dans l’église et dans la sacristie !  Si le cas semble unique d’un ecclésiastique faisant un tel pied de nez aux Bulles (malgré qu’elles restèrent inappliquées en France, elles n’en marquaient pas moins la volonté du pape), un certain nombre de ses collègues ont fréquenté les loges avec un pourcentage de 4,5% des effectifs maçonniques, à peine moindre que sur l’ensemble du territoire (5% selon André Combes qui indique 80 % de Frères membres du Tiers et 15 % de nobles). Ce pourcentage est important si l’on tient compte de la particularité des deux provinces qui sont des fiefs du protestantisme. Et les protestants sont nombreux à fréquenter les loges. Ils y cohabitent, en toute fraternité avec des membres du clergé romain, sans problèmes car ces religieux assumaient pleinement leur appartenance à l’Ordre : sur le sceau de l’un d’eux, l’abbé Bestier, de Rochefort, figuraient l’équerre et le compas. La tolérance religieuse était vécue au quotidien. Dans les années 1780, des Maçons musulmans algérois visitèrent l’Union Parfaite, de La Rochelle.

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– Les gens de mer :

Outre les officiers de la Royale, qui ont quelquefois créé leurs propres Ateliers, armateurs, capitaines et marins fréquentent des loges, dont le nom est parfois donné à leurs navires :

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Lors de leurs escales, en divers pays, ils se retrouvent à maçonner, aussi à l’aise que dans les tavernes et, même si les rituels sont parfois différents de ceux qu’ils pratiquent, ils en comprennent le sens car le symbolisme de la Maçonnerie est universel. Ce qui les a portés à croire qu’ils font effectivement partie d’une utopie réalisée, comme le montrent chansons et poèmes maçonniques de l’époque : chaque loge m’assure un port … quiconque est parmi vous admis est citoyen du monde (voir ci dessous).

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La faiencerie :

De 1751 à 1789, année de sa fermeture, la faïencerie rochelaise appartenait à Henri Brevet, négociant, armateur, protestant et franc-maçon. Ses associés sont tous des Maçons actifs. Ce qui vaudra la production de belles assiettes à motifs maçonniques :

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Parmi les documents recherchés par les collectionneurs, figurent en bonne place les patentes délivrées aux loges par les Obédiences, pour attester de leur régularité, et les diplômes accordés, pour les mêmes raisons, aux francs-maçons :

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Il faut dire que de tels documents étaient nécessaires du fait que les premières divulgations étaient contemporaines des débuts de la franc-maçonnerie et que tout un chacun connaissait ou cherchait à connaître les fameux signes de reconnaissance. Je relate, p. 280, la mésaventure survenue à un importun à qui des Maçons avaient fait accroire que le signe de reconnaissance avait été changé (justement du fait des divulgations) et que le nouveau signe était un pied de nez, qu’il fit à …  l’intendant de Montpellier !

Autres ‘bizarreries’, qui sont très prisées des collectionneurs, les alphabets secrets (qui ne l’ont jamais été), les rituels chiffrés ou abrégés, les boîtes à bijoux et décors, les protections et menaces (symboliques) qui y sont attachés (représentations tangibles du secret) qui font partie du folklore maçonnique :

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Un Maçon rochelais, Choderlos de Laclos, est impliqué avec le Grand Maître d’Orléans dans l’affaire de spéculation sur le blé, une des causes de la Révolution .

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– Commentaires :

– Deux demi-pages dans la presse locale : de Christophe Lucet (Sud Ouest du 16 mai 1989) ; de François David, (La France du 18 mai 1989).

– Un article dans une revue spécialisée, Renaissance Traditionnelle, dirigée par René Guilly, n° 81, de janvier 1990 :

On n’insistera jamais assez sur l’intérêt des monographies régionales dans l’histoire maçonnique. Elles permettent, en s’éloignant un instant des vastes synthèses aux généralisations parfois discutables, de revenir aux réalités concrètes et quotidiennes. Travail ingrat pour l ‘historien, mais essentiel pour la restitution de la vérité. En 350 pages, Francis Masgnaud se livre à une analyse qu’on peut croire quasiment exhaustive des loges d’Aunis et de Saintonge avant et pendant la Révolution, relevant tous les rites pratiqués, et évoquant surtout pour nous les activités des loges, d’une manière très vivante. Les thèmes abordés dans les loges sont examinés, de même que leur composition sociale. On y a joint quelques portraits de francs-maçons remarquables. Suivent également onze très intéressants documents en annexe, et une liste de plus de 800 noms.

 

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