Le bouddhisme de Hòa Hảo

 

L’intérêt que suscite le bouddhisme est grand, certes, mais ce que d’aucuns en connaissent reste superficiel. Contrairement à la franc-maçonnerie, pour laquelle tous les aspects ont été largement développés dans des publications, souvent bien documentées. Le bouddhisme de Hòa Hảo, lui, est pratiquement inconnu en France. Le nombre de nos compatriotes qui ont approché des Hòa Hảo s’amenuise, puisqu’ils étaient en Cochinchine dans les années quarante et cinquante. Et encore, n’ont-ils eu à connaître que leurs activités militaires. Aussi est-il nécessaire de les situer dans leur contexte historique, géographique et religieux. Difficilement acceptable pour les Occidentaux, voire totalement incompréhensive, la succession des revirements d’alliances des nationalistes vietnamiens : alliance très ponctuelle avec les communistes pour chasser les Français, alliance avec les Japonais (criminels de guerre fanatiques pires encore que les nazis et pour lesquels ils éprouvaient une véritable détestation, comme tous les habitants du sud-Est Asiatique d’ailleurs) pour lutter à la fois contre les Français et les communistes et, enfin, alliance avec les Français pour combattre l’hégémonie communiste. Ce qui, pour nous et de nos jours, semble aberrant et aller dans tous les sens, relève pour eux d’une logique immuable : ne pas avoir d’états d’âme pour parvenir à leur but, clairement énoncé, qui est l’indépendance du Sud Vietnam. A cette même époque, on a vu, en Métropole, des revirements bien plus inimaginables : des gens comme de la Rocque et plusieurs autres Croix de feu, nationalistes au point de détester tellement les « boches » qu’ils rejoignirent la Résistance. Tout comme le militant de droite Eugène Deloncle. Alors que nombre de gens « de gauche », qui avaient pourtant milité contre l’antisémitisme dans les années 30, ont rallié, sans vergogne, Vichy et, après avoir voté les pleins pouvoirs à Pétain, s’enfoncèrent encore plus dans la fange : Marc Augier, membre du Front Populaire, rejoindra la LVF puis les Waffen SS, idem pour Jean-Marie Balestre, Barthélémy, député qui avait protesté contre le statut des juifs allemands et roumains, dans les années 30, sera à l’origine du second statut des juifs, plus restrictif encore que le premier, Belain, dirigeant de la CGT, co-signera ce second statut. René Binet, trotskyste rejoignit lui aussi la Waffen SS, Bonnafous, nostalgique de Jaurès deviendra ministre de Laval, tout comme Cathala, ami de la communauté juive, Abel Bonnard, connu pour ses amitiés juives se joindra aux collaborateurs, Bousquet, proche de Salengro, organisera la déportation des juifs, Carcopino, dreyfusard deviendra apologiste du pétainisme, Paul Chack, antiraciste se retrouvera parmi les plus farouches partisans de la Collaboration, François Chasseigne, des jeunesses communistes, sera ministre de Vichy, Marcel Déat, ancien député SFIO, et militant très actif de l’antiraciste et de l’antisémitisme dans les années 30, deviendra partisan, sans états d’âme, de la Collaboration, rejoint par plusieurs dreyfusards (!) et Delmas, président des intellectuels antifascistes sera son plus proche collaborateur, Paul Faure, secrétaire Général de la SFIO, se ralliera au pétainisme actif, Flandin, philosémite, prendra la tête du premier gouvernement pétainiste, Marchandeau, auteur de la première législation antiraciste en France, soutiendra depuis ses débuts, Pétain, Philippe Merlin, pacifiste et trotskyste, rejoindra la Waffen SS, Peyrouton, militant antiraciste, participera activement à l’élaboration du premier statut des Juifs, Romier, militant dreyfusard, antiraciste deviendra conseiller de Pétain, Louis Sellier sera, tour à tour, à la direction du parti communiste, puis adhérant à la SFIO, puis collaborationniste, Spinasse ministre du Front Populaire et ami de Blum, deviendra favorable à la Collaboration. Ainsi que bien d’autres, sans compter les artistes et les écrivains admirateurs de l’occupant (Marcel Aymé, Pierre Benoit, Cocteau, qui qualifiait Hitler de poète ! Dorgelès, Marcel Jouhandeau, Paul Morand … Outre ces peu glorieux revirements, il ne faut pas oublier que l’histoire récente de notre pays eut été toute différente si Georges Mandel avait accepté l’offre de Churchill de devenir, avec Paul Reynaud, les représentants en Angleterre de la France Libre. On connait la suite : Mandel refusa pour ne pas être accusé par l’extrême-droite de fuir la France et c’est de Gaulle, pour lequel Churchill n’avait aucune sympathie qui le remplaça. Si de Gaulle avait joué un rôle mineur à Londres, voire pas de rôle du tout, le gaullisme aurait-il même existé ? 

Quant à nos très chers alliés américains difficile de trouver plus fourbes (rappelons que lors du débarquement, ils étaient moins nombreux que les Anglais, Canadiens, Australiens, Néo-Zélandais, Norvégiens, Français du commando Kieffer, Espagnols de la Nueve, Polonais de l’Ouest, Forces Belges Libres, Forces Tchécoslovaques Libres. Et qu’ils voulaient mettre la France sous tutelle), Sans vergogne, ils nous trahirent, d’abord avec l’AGAS en relation avec le Vietminh dans la haute région du Tonkin, puis avec le staff de l’OSS : son directeur, William J. Donovan, le colonel Austin Glass, le major Alison Thomas, C. B. Swift et, surtout, Archimède PATTI « ami » de Ho Chi Minh et qui lui fournissait armement et conseils dès le 27 avril 1945 !!! Ce « grand héros américain », courageux mais pas téméraire, fit ses valises, en toute hâte, fin septembre, après que les Français eurent accusé les Américains d’avoir fomenté une révolution dans le pays. Patti parti précipitamment, juste avant que nos Services Spéciaux ne lui règlent son compte, le fameux détachement 101 continuant à agir contre la France.

Américains, si bien placés pour donner des leçons au monde entier,  partisans de l’autodétermination de tous les peuples, dont le seul but était d’évincer les Français d’Indochine… pour y prendre leur place. Avec le succès qu’on leur connaît (plus de 57 000 tués, 300 000 blessés). Américains qui respectaient tellement les peuples qu’ils déplacèrent des tribus amérindiennes sur des milliers de kilomètres, et ne leur reconnurent la nationalité américaine que le 15 juin 1924 ! Ce qui ne les empêcha pas de les mobilier en grand nombre en 1917, utilisant les langues indiennes comme chiffrage pour leurs messages sensibles, afin que les allemands ne les comprennent pas et que, mieux encore, ils s’étaient inspirés des accords des Cinq Nations Iroquoises pour rédiger la Constitution des Etats-Unis !!! Quant aux afro-américains, on connait la façons dont ils furent traités et le sont encore.

LE MIỀN TÂY

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je connais, assez bien, le Miền Tây (que les Français appelaient L’Ouest cochinchinois) : la région du Delta du Mékong, limitée, au nord, par une ligne reliant Sài Gòn à la province khmère de Kampot (កំពត), au Sud par Côn Đảo, l’île, tristement célèbre de Poulo Condor et la pointe de Cà Mau, pour l’avoir parcourue en tous sens à pied, en voiture et les rạchs en trois planches. Pays magnifique et envoutant, de monts et de rizières, d’immenses plages de sable fin et du Grand Fleuve. Mékong est le nom donné par l’ethnie Taï : Mae Khong, mère de tous les fleuves, que le Vietnamien appelle Cửu Long Giang, le fleuve des neufs dragons (ses neuf estuaires).

Mais, le Miền Tây c’est surtout ses habitants, d’une gentillesse extraordinaire, principalement dans les campagnes.

Si l’on peut voir, partout, des 4×4 de dernière génération, le buffle reste omniprésent. Et respecté : nous sommes là loin de la barbarie de la grande fête du buffle Lê choi trâu, à Đồ Sơn où, lors des réjouissances, l’animal vainqueur est honoré de bien étrange manière : sa tête est promenée sur un plateau ! Il faut dire que l’on est, là bas en pays Bắc Kỳ, ceci expliquant cela … Ici, chacun aime le buffle, mais pas en bifteck. Les Hòa Hảo, bien sûr, dont la religion interdit expressément, d’en manger. Pour des raisons à l’opposé de celles qui proscrivent à un musulman de manger du porc parce qu’il est impur : par grand respect. Ce respect ne concerne pas que les seuls Hòa Hảo : mon beau-père était bouddhiste, du bouddhisme traditionnel. Alors qu’il était mourant et souffrait terriblement, il n’avait plus, à la fin de sa vie, qu’une seule préoccupation : que son buffle, qui avait tant travaillé avec lui dans les rizières ait une fin de vie paisible, dans l’enceinte d’une pagode… Il m’a été donné de voir, au Sud, une scène surréaliste. Au milieu des rizières, un trou d’eau parfaitement circulaire (vestige du passage de l’US Air Force dans la région et d’une bombe qui n’avait pas explosé) et un gamin de six, sept ans, miraculeusement assis en tailleur à sa surface. Comme je m’apprêtais à le photographier, il se mit à rire, déplia ses jambes et donna dans l’eau quelques coups de talon : je vis émerger un large museau et une énorme paire de cornes. Et le buffle, sur lequel il était assis, de s’ébrouer… Dès l’enfance, le nhà qué a, à ses côtés, un compagnon de jeu exemplaire : un ami mille fois plus fort que lui, placide et courageux. Oui, en cela, le buffle est bien le symbole du Sud Vietnam.

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Je me dois de citer ici un texte particulièrement émouvant concernant les buffles :

« La nuit  vint lentement. Les buffles et leurs maîtres rentrèrent des rizières. Il nous fallait partir. Nous avions avec nous une journaliste française totalement épuisée. Nous la mîmes sur un brancard de fortune. Soudain, une violente discussion éclata dans une paillote voisine. Je m’approchai discrètement et entendit notre hôtesse agonir son lourdaud de mari — il faut aider cette étrangère qui est de notre camp. Tu vas atteler le traîneau et l’amener cette nuit jusqu’à la route. — Tu es folle. Nous avons labouré toute la journée et cela depuis des semaines ; notre buffle est mort de fatigue ; il tombera au bout de quelques kilomètres dans cette boue profonde. — Attelle le traîneau, le buffle crèvera peut-être, mais tu transporteras cette Française jusqu’à la route. Je m’éloignai tout doucement de la paillote, déchiré par des sentiments divers et houspillai mes hommes pour le départ. Quelques minutes après que nous eûmes quitté le village, une ombre énorme nous barra la route : c’était le buffle et le paysan qui se tenait au niveau de son museau. Nous installâmes notre malade sur le traîneau qui se mit à glisser doucement sur la mer de boue. Brusquement, dans la nuit d’encre, bruissante de dizaines de pieds arrachés à leurs ventouses de boue, un plouf énorme nous fit sursauter. Le buffle s’était abattu brutalement, le poitrail enfoncé dans la gadoue, le souffle court. Une ombre noire s’accroupit près de lui, puis une voix d’une tristesse infinie s’éleva doucement : — Messieurs les soldats, je vais rester près de lui. Il va mourir sous peu. Bon voyage et bonne chance. Les yeux embués de larmes, nous continuâmes la traversée boueuse, laissant derrière nous un homme désespéré et, encore plus loin, un foyer ruiné. Putain de guerre !  » (Jean Leroy, Fils de la rizière, Robert Lafont, préfacé par Graham Greene, pp. 316-317). Leroy, colonel de supplétifs UMDC (Unités Mobiles de Défense des Chrétientés, regroupant des Nam Ky, principalement catholiques et aussi quelques protestants (d’où chrétientéS). Je retiens de cet extrait que la paysanne dit : « le buffle va peut-être crever », l’homme, habitué à passer des journées entières en sa compagnie et sait ce dont il est capable  : « je vais rester près de lui, il va mourir sous peu ». Le buffle n’est pas un outil au Sud-Vietnam, il est le compagnon de travail, respecté comme tel, considéré comme un humain d’une force extraordinaire ; j’ai été amené à prêter plusieurs serments dans ma vie, mais celui dont je suis le plus fier, puisqu’il correspond à une réalité tangible du Nam Bộ : plutôt mourir de faim que d’avoir à manger du buffle.

En 1979, quarante-trois pour cent de la population avait moins de 15 ans.

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Ces enfants sont particulièrement polis. J’ai pu, à maintes reprises le constater. Par exemple, alors que je passais devant une école bâtie en rase campagne, tous les élèves sortirent et s’alignèrent, prenant dans la paume de chaque main le coude de l’autre bras, s’inclinant respectueusement.

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(enfants Hòa Hảo)

Jeune fille (vraisemblablement de l’ethnie Hmong vert)

N’ayant pas de traducteur avec moi ce jour-là, je n’ai pu le lui demander. Elle a gentiment consenti à ce que je la prenne en photo et j’ai fait d’elle une vingtaine de portraits qui comptent, pour moi, parmi les plus belles photos ramenées du Viet Nam. Au sujet des Hmong, je me permets une petite digression. Une jeune femme Hmong  que j’apprécie, m’a dit récemment, avec beaucoup d’amertume que les Hmong étaient les harkis de l’Asie. Je lui ai répondu que les officiers supérieurs français, la plupart anciens commandos (et qui s’y connaissaient donc un peu en combats rapprochés), que j’ai interviewés pour écrire ce livre, étaient unanimes à dire que les Hmongs et les Hòa Hảo ont été les plus valeureux, les plus déterminés, de nos supplétifs.

Mr Moua, Figaro Mag. 01 2020

Raison pour laquelle, sans doute, notre beau pays les a traités avec si peu d’égards. Comme il l’a toujours fait. Les Hmongs, Miao en chinois (ou plus exactement San Miao, nom d’un peuple rebelle), Méo en viet, Lao Ungs ou Hmoob au Laos et en Thaïlande Móng (ม้ง) ou Mieow (มียว). Pendant la seconde guerre mondiale, l’administration française a contraint les Hmong, peuple de cultivateurs à produire de l’opium, puisque ses sources d’approvisionnement habituelles (Turquie, Iran, et Inde) étaient taries. Vichy encouragea la production qui passa de 6 tonnes en 1940 à 70 tonnes en 1944, chiffres qui ne cessèrent de grossir pendant la guerre d’Indochine. Ce sont les avions de l’armée française qui allaient chercher l’opium chez les chef Méo locaux (Toubi Ly Fung et Deo Van Long, principalement) pout le ramener à Saï gon où les Binh Xuyen de Bảy Viễn le vendaient pour partie aux Corses tenanciers des maisons de jeux et, principalement, aux fumeries de Chợ Lớn. Le produit de la vente servait à payer, armer, nourrir, vêtir les supplétifs qui, ainsi, ne coûtèrent rien à la France. Un cynisme poussé à son paroxysme et qui conduira à la french connexion. En novembre  1954, cinq mois après les accords de Genève, seuls se battaient encore les quatre bataillons de choc de Ba Cut et, au Tonkin, des maquis Méo encadrés par des Français (op. cit. pages 317 et suivantes). Ce qui prouve bien la détermination sans faille de ces deux groupes, l’un ethnique, l’autre religieux. Et d’eux seuls. Les Français sont partis, les laissant sans les munitions qu’ils leur avaient pourtant promis, les vouant à une mort certaine. Pour ma part, autant je suis fier d’avoir été admis par les Hòa Hảo, tout autant je le suis d’avoir des amis Hmong. Des gens valeureux et de parole : c’est si rare de nos jours… Une autre chose nous rapproche : c’est les persécutions dont nous sommes victimes de la part des régimes communistes qui, toujours sous des prétextes fallacieux nous font payer chèrement, mais bien sûr sans le reconnaître, le camp choisi pendant la guerre d’Indochine. Personnellement, pour avoir sorti de la province d’An Giang trente DVD interdits (estampillés Lưu Hành Nội Bộ (circulation interne, c’est-à-dire qui ne doivent pas quitter la province), pour les offrir à un ami à Saï gon (et trente autres pour moi, à faire passer à la douane), j’ai risqué plusieurs années d’emprisonnement et une amende de millions de đôngs (heureusement que le đông ne vaut pas cher), en contrevenant à l’article 271 paragraphe 1 du code pénal vietnamien, pour diffusion de documents « en contradiction avec le règlement » (qui n’est d’ailleurs pas précisé, permettant à la police et à la justice vietnamiennes tous les excès). La Constitution, chapitre X, article 131 dit que les audience sont publiques et les portes des tribunaux doivent rester, symboliquement, grandes ouvertes sauf dans les procès contre les Hòa Hảo où les chefs d’inculpation, par exemple : « a abusé des libertés démocratiques dans le but d’empiéter sur les intérêts de l’Etat ». seraient risibles tellement ils sont ridicules s’ils n’étaient rendus tragiques par la sévérité des peines encourues. Et j’ai bien conscience que les risques pris pour les aider et les faire connaître ne sont rien à coté de ce qu’ils endurent au quotidien … (mes engagements, beaucoup plus risqués du temps du franquisme, étaient d’une autre époque, dans d’autres lieux : un combat différent, que j’assume tout autant). Mais le jour, certain, où le pays Hòa Hảo se soulèvera, je prendrai, si je suis encore valide, les armes à leur côté.

 

La convivialité est naturelle chez les Vietnamiens qui aiment à se retrouver à table ou autour d’un verre, entre amis.

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L’étranger, qui ne se comporte pas comme en pays conquis y est très bien reçu. Dans les coins les plus reculés du Delta, j’ai souvent rencontré des octogénaires et des nonagénaires, qui vivaient chichement mais parlaient un français irréprochable, et avaient plaisir à s’exprimer dans une langue qu’ils n’avaient, pour la plupart d’entre eux, plus pratiquée depuis 1954. Il est étonnant de voir ces gens, qui ont connu — durant toute leur vie — la guerre, être aussi accueillants. Ce petit peuple, qui n’est pas belliciste, a eu à lutter contre la France et, bien avant, contre la Chine, qui voulait l’envahir. Et de fort belle manière. De la résistance des deux sœurs Trưng Trắc et Trưng Nhị, juchées sur leurs éléphants (en 40 après JC), à la victoire du général Trần Hưng Đạo (représenté sur les billets de 500 dongs émis en 1966),

qui fit s’empaler l’énorme flotte sino-mongole (600 jonques de combat) sur des pieux à Bạch Đằng Giang (où les Chinois avaient déjà été battus en 939 et 981).

Et la lutte héroïque de Nguyễn Trung Trực  qui s’empara du navire l’Espérance, le 10 décembre 1861 et défit la garnison française de Kiên Giang, le 16 juin 1868 (voir plus bas).

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Le Vietnamien s’affaire dans toutes sortes de métiers, certains improbables ou inattendus.

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  De jour comme de nuit.

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Il est très attaché à sa culture, à la campagne, bien sûr, mais aussi à la ville. De ses mœurs et coutumes, nous retiendrons la danse de la licorne (mùa lân), qui est toujours pratiquée par les meilleurs élèves des écoles d’arts martiaux car elle requiert de solides bases techniques ;

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le jeu – qui tient une part importante dans la vie du Vietnamien – jeux de cartes de 120 ou 32 lames (tam cuc) en carton épais, de même longueur mais trois fois moins larges que celles des jeux occidentaux, le jeu d’échec (Cờ tướng), qui se joue souvent dans la rue.

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Lors des funérailles (nous l’avons vu à propos d’obsèques au monastère de Rancon) les corbillards sont richement décorés. Un verre rempli à ras bord est posé sur le cercueil, aucune goutte ne doit s’en échapper durant le transport : respect dû au défunt qui ne doit pas être dérangé.

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Désormais, sa famille va l’honorer sur l’autel des ancêtres.

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Ce qui nous amène à évoquer les religions du Miền Tây Nam Bộ. Il y a, bien sûr, les religions traditionnelles : majoritairement, le bouddhisme (80 % de la population et le catholicisme implanté au Nord (Bùi Chu et Phát Diêm, au milieu du XIXe siècle et qui émigrèrent au Sud après la défaite de Điện Biên Phủ), il y a surtout des religions très particulières :

– l’islam des Chams : Les Chams du Vietnam étaient à l’origine tous brahmanistes. Une partie s’est convertie à l’islam mais cet islam est très édulcoré (le système social reste matriarcal, le jeune époux vit sous le toit de ses beaux parents). La circoncision est symbolique (feinte avec un couteau à large lame en bois), la prière n’a lieu que le vendredi et le ramadan ne dure que trois jours.

– le caodaïsme : né en 1921, suite à des séances de spiritisme. Il incorpore confucianisme, taoïsme et bouddhisme. Et aussi des éléments de catholicisme. Il s’est agrégé des guides spirituels parmi lesquels on trouve (entre autres) Pasteur, Victor Hugo et Sun Yat Sen.

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Son siège est à Tây Ninh. Le caodaïsme compte un peu moins de deux millions d’adeptes. Un temps séduit par le pseudo nationalisme Vietminh, il s’allia rapidement aux Français – il avait son parti politique et son armée – comparable en cela à l’autre grande religion du Miền Tây :

– le bouddhisme de Hòa Hảo.

Un bouddhisme social et persécuté, le Phat Giao Hoa Hao (Editions Lucien Souny)

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Avant que d’aborder le hoahaoïsme et notamment le comportement des Hòa Hảo pendant la guerre d’Indochine, il n’est pas inutile de préciser que j’ai pris mes renseignements auprès de Hòa Hảo qui ont participé à ces combats, notamment Vo Van Tac, chauffeur et ami de Huynh Phu So qui a vécu au plus près toute cette époque. Ainsi que, du coté français, messieurs Roger Vallet militaire qui a côtoyé les Hòa Hảo. Et, surtout, Raymond Muelle, que j’ai rencontré à plusieurs reprises à la fin de sa vie, au point de devenir amis, même si nous ne partagions pas (c’est un euphémisme), les mêmes idées politiques (je me sentais plus proche de Bollardière que j’avais rencontré lors d’une manifestation au Larzac).

Préface

Lors de mes séjours à Hanoï, il m’a été demandé d’étudier la religiosité particulière des Hoa Hao, ethnie que les Occidentaux n’avaient jamais bien comprise, située dans la région du delta, non loin de la frontière cambodgienne. C’était l’époque (1970) où je travaillais sur les sociétés initiatiques d’origine chinoise et, plus spécialement, la Tien Ti Houei cantonnaise. En effet, des ramifications de cette société avaient pénétré le Viêt-nàm sous le nom équivalent de la Thien Dia Hoi (la Société du Ciel et de la Terre). Influencé parfois par la I-Ho chinoise, ce mouvement s’appelait aussi Nghia Hoa (la Rigoureuse Harmonie), Luong Huu Hoi (la Société des Bons Amis), Nhon Hoa Duong (le Centre de la Vertu et de l’Équité). Ces groupements plus ou moins secrets cachaient sous un aspect religieux, mi-bouddhiste, mi-taoïste, des visées politiques révolutionnaires. Du temps de l’occupation française, le mot d’ordre de ces sociétés était :  Phuc Nam Phan Phap (restaurer le Viêt-nàm, renverser la France) calqué sur le célèbre Fan T’sing Fu Ming (Renverser T’sing, restaurer Ming) de la tradition Houng. Georges Coulet avait publié à Saïgon en 1926 Les sociétés secrètes en terre d’Annam où il étudiait la volonté de ces ‘sectes’ de rétablir l’empereur Duy Tân qui, en 1916, avait appelé le peuple au soulèvement. De même, Pierre Grison dans La Lumière et le Boisseau avait montré l’influence chinoise sur la pensée initiatique cochinchinoise mais, cette fois, de façon strictement traditionnelle dans la lignée de La Grande Triade de René Guénon. Or, après les Accords de Genève de 1954, éclata ce que l’on appela  » la Guerre des sectes « . Les Binh Xuyen s’installèrent à Sai Gon, les Cao Dai dans leur fief de Tay Ninh, tandis que les Hòa Hảo occupèrent l’ouest du delta du Mékong. Dans le sillage de la Buu Son Ky Huong était apparu, quinze ans auparavant, Huynh Phu So dit Duc Huynh, véritable messie, qui entraîna les Hòa Hảo dans un parcours à la fois religieux et politique dont Francis Masgnaud nous entretient dans le présent livre. Cette étude (véritable témoignage de première main) est d’autant plus précieuse que l’auteur est le premier observateur occidental a avoir été initié dans le sein même de la tradition Hòa Hảo, par la famille et un intime de Huynh Phu So qui lui ont donné pour nom Hué Phap (le Français bienveillant), et cela malgré les interdictions communistes depuis la chute de Sai Gon et la réunification du Viêt-nàm. L’Église visible Hòa Hảo a été détruite, mais elle s’est réfugiée dans le cœur tenace de ses fidèles. Sous le boisseau, ils sont aujourd’hui cinq millions au Viêt-nàm (source Lê Quang Liem) et dans la diaspora (en France notamment, plus encore aux États-Unis, au Canada et en Australie, où ils possèdent des radios, des revues et des sites internet). Patiemment, méticuleusement, Francis Masgnaud s’est appliqué à rechercher les proches de Huynh Phu So. Il est parvenu à en retrouver plusieurs, notamment Vo Van Tac, l’ami et le chauffeur de Duc Huynh, que les Hòa Hảo, tant du Delta que de l’étranger croyaient décédé depuis de nombreuses années. Une solide amitié est née entre le futur adepte et le disciple octogénaire : ils se rencontrèrent fréquemment à Saïgon et rendirent plusieurs fois visite à la famille du Maître, à To Dinh, le haut lieu du bouddhisme Hòa Hảo. Ce que Francis Masgnaud nous livre des différents épisodes souvent tragiques, tant du côté français qu’américain, japonais puis communiste, appartient à l’histoire la moins connue et la plus complexe du valeureux peuple Hòa Hảo, tant sur le plan militaire que partisan. D’ailleurs, avant lui aucun chercheur n’avait approché d’aussi près la tradition spirituelle vivante du Phat Giao Hòa Hảo, dont il m’étonnerait que dans l’avenir nous n’entendions pas de nouveau parler. En effet, l’enseignement de ce bouddhisme particulier repose, ne serait-ce que par la force des évènements, sur les bases essentielles de l’Amidisme, en expurgeant la pratique des cérémonies excessives et les superstitions, afin de privilégier la méditation et l’enseignement des soutras. Face au matérialisme aveugle et aux répressions, l’esprit du Bouddha à travers la pensée de Huynh Phu So se répand dans l’intimité de l’être. C’est là que cette spiritualité née de la rébellion contre toutes les formes d’oppression rencontre l’universalité de la Tradition. (Noël 2008)

Frédérick TRISTAN,
Prix Goncourt 1983,
Grand Prix de la Société des Gens de Lettres 2000,
Chargé de missions en Extrême Orient de 1968 à 1988.

Le bouddhisme Hòa Hảo s’est implanté dans ce pays de larges plaines à rizières, coupées par sept monts (Bảy Núi) appelé également Thất Sơn et Bửu Sơn : Núi Két, Núi Trà Sư, Núi Tượng, Núi Bà Đội Ôm, Núi Dài, Núi Tô et Núi Cấm, coupées également par des fleuves (Mékong, Bassac, Vàm Nao) et les canaux (Rạch) qui irriguent la région.

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Région qui antérieurement était khmère, comme en attestent les nombreuses pagodes cambodgiennes, du bouddhisme hînayâna.

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Ce bouddhisme de Hòa Hảo a été fondé en 1939 par Huỳnh Phú Sổ, né le 15 janvier 1920, au village de Hòa Hảo, commune de Tân Châu. Il était le premier fils de Huỳnh Công Bộ, président du Conseil des notables et chef du village et Lê Thị Nhậm, des paysans aisés, connus pour leur altruisme et leur honorabilité. Sa fratrie est composée d’une sœur, Huỳnh Thị Đê, de dix ans son ainée, née d’un premier mariage de son père, une autre sœur, Huỳnh Thị Kiêm Biên, née en 1921 et un frère, Huỳnh Thạnh Mậu, né en 1925.

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Huynh Phu So a eu une petite enfance sans histoires. Ce n’est que vers l’âge de huit, neuf ans qu’il connut des difficultés scolaires. Bien que d’une intelligence supérieure à la moyenne, il était considéré comme un élève très moyen à l’école du village où il éprouvait de grosses difficultés à fixer son attention. Il obtint le certificat d’études primaires élémentaires mais, à l’école de Tân Châu où il acquit quelques notions de français, il échoua au certificat d’études franco-indochinois du fait d’une santé maladive (paludisme) et son père, qui avait pour ce fils aîné de grandes ambitions, le retira à regret de l’école, alors qu’il n’avait que quinze ans.

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Sa fatigabilité l’empêchant de travailler, il resta oisif, se promenait dans les rizières, souvent jusqu’à l’aube – il était insomniaque – ou accompagnait les gardiens de buffles. Fatigué par cette insomnie, sa santé se dégrada et il dut rester couché. Les médecins consultés ne parvinrent pas à le guérir, pas plus que les guérisseurs et autres sorciers. A cet état d’insomnie s’ajoutait de la fièvre et sa santé empira. Le dix-huitième jour du cinquième mois lunaire de l’année ky mao (4 juillet 1939), au cours de la soirée, éclata un violent orage. Vers vingt heures, So, surexcité, se dressa sur son lit, sortit précipitamment de la maison, se rendit devant l’autel du Ciel, fit brûler de l’encens puis se prosterna dans les quatre directions. Ses prières terminées, il rentra chez lui et là, posément, devant ses parents et quelques voisins venus rendre visite au chef de village, il se mit à parler de religion. Le petit auditoire, médusé, écouta So commenter en un discours structuré les doctrines bouddhiques, pendant plusieurs heures d’affilée, comme l’eut fait un grand bonze et sans aucune fatigue. Leur surprise fut d’autant plus grande que, jusqu’alors, So n’avait fait montre ni d’un grand savoir ni de facilité d’élocution. Comment ce jeune homme fruste et perpétuellement agité, qui n’avait pas vingt ans, put-il parler aussi longtemps, brillamment et posément, comme l’aurait fait un vieux sage ? C’est un mystère. À la fin de son discours, il déclara qu’il était l’apôtre du Phât Thây de la pagode de Tây An et qu’il avait pour mission de créer une religion nouvelle. En cette soirée de début juillet, quelques paysans du village de Hòa Hảo venaient d’assister à un double miracle : la guérison complète de So et la naissance d’un prophète …

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Ouvrons une parenthèse pour évoquer le Phật Thầy (Maitre Bouddha) de Tây An. A la mort de ses parents, il partit chercher la Voie dans la région des Sept Monts. À l’âge de quarante deux ans, il se mit à prêcher aux paysans du Mékong. Il les soigna aussi, notamment lors de l’épidémie de choléra de 1849 et les « protégeait » avec des amulettes portant, en caractères chinois, le nom de la secte.

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Des rapports de l’époque montrent qu’il a guéri des centaines de personnes, atteintes de diverses maladies, qui devinrent ses disciples. Il leur demandait de prier individuellement, à domicile et sur leur lieu de travail (pratiquez le bouddhisme en cultivant votre terre), plutôt que dans les pagodes, était attentif à leurs besoins, leurs aspirations, prônait le développement de l’agriculture et l’amélioration de leurs conditions de vie, réclamait le départ des missionnaires étrangers. Les habitants de la province le considéraient comme un bouddha vivant et la réincarnation de Nguyễn Bỉnh Khiêm, dit Trạng Trình, le Nostradamus de l’Annam. Il composa des poèmes prémonitoires et politiques, pouvant être lus dans les deux sens et disait préparer l’avènement d’un Bouddha vivant. La Cour de Hué jugea ses prêches trop politiques et le plaça en résidence dans la Nui Sam (à 6 km au sud-sud-ouest de Chau Doc). Il convainquit le chef de la province — à un point tel que ce dernier proposa à la Cour qu’il lui fut accordé le titre de Dai Duc Chon Tu (véritable saint homme de grande moralité). Il put continuer à exercer son culte, mais sous le strict contrôle des mandarins. Comme il continua à prêcher dans le même registre, plusieurs de ses pagodes, notamment la plus célèbre, nommée Tây An, du village de Long Kiên à neuf kilomètres au nord de Long Xuyên, furent rasées.

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Après sa mort, survenue en 1856 (il n’était âgé que de 49 ans mais, curieusement, il est toujours représenté sous les traits d’un vieillard chenu. Dans quel but ? pour signifier qu’il était immortel ? ou pour montrer sa grande sagesse ?), ses successeurs continuèrent de propager le bouddhisme social qu’il avait initié, en accentuant son nationalisme.

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Son enseignement fut repris par plusieurs de ses disciples. Parmi les principaux, se succédèrent :

– Trần văn Thành appelé le moine Lành (Đạo Lành). Comme l’ensemble des Bửu Sơn Kỳ Hương, il était nationaliste, très hostile aux Français. Il organisa la résistance Bay Thua dans la région de Long Xuyên. Son fils, Trần văn Chai, s’était suicidé en prison à l’âge de dix-huit ans. Đạo Lành fut tué le 25 mai 1873 lors d’un engagement contre les troupes de l’amiral Dupré.

– Sư Vãi Bán Khoai (le moine marchand de patates)  ne se manifesta que durant un court laps de temps (1901-1902) mais publia un livre de prophéties Sấm Giảng người đời, connu de tous les disciples.

– Nguyễn Trung Trực. De son vrai nom Nguyễn văn Lịch était officier de l’armée d’Annam. Quand les Français envahirent son pays, il démissionna et organisa la résistance. À Mỹ Tho, le 10 janvier1861, il attaqua un navire français, tua tous ses passagers. Le 10 décembre de la même année, il incendia L’Espérance sur le fleuve Nhật Tảo, tua le commandant et tous ses hommes. Il prit Råch Gía le 10 juin 1868. Les Français ont emprisonné sa mère et les familles de plusieurs de ses partisans. Il se rendit en échange de leur liberté, refusa la proposition qui lui était faite de collaborer et fut exécuté le 27 décembre 1868.

– Đức Bổn Sư Ngô Lợi avait fondé la petite ville de An Định. Durant l’expédition militaire de mai 1887, les français l’ont incendié et capturé deux milles de ses habitants. Son bras droit Bùi Thuận fut capturé et incarcéré à Poulo-Condor. Đức Bổn Sư mourut en 1890, sur le mont Thất Sơn.

– Đức Phật Trùm est considéré comme la réincarnation du Phật Thầy Tây An. Khmer du village de Xà Tón près de Châu Đốc, très gravement malade en 1868, mourant, il se rétablit en quelques jours, a oublié sa langue maternelle pour ne parler plus que le vietnamien, langue qu’il ne connaissait pas jusqu’alors et commença à prêcher, à la manière du  Phật Thầy Tây An. Les Français le déportèrent durant quelques années en un lieu demeuré secret. Puis il revint au pays et se remit à prêcher jusqu’à sa mort, survenue en 1875.

– Nguyễn văn Thới dit Ba Thới est né en 1866, à Cao Lanh, près de Sadec. En 1906 il s’engagea dans la résistance contre les colonisateurs dès 1906. Il écrivit un livre de prophéties Kim Cổ Kỳ Quan, dans lequel il annonçait la guerre sino-vietnamienne de 1979.

Les disciples du Phât Thây  Tây An, tels les Hòa Hảo, soignent bénévolement  les indigents. À Rach Gia, notamment, près du temple et du musée dédiés à Nguyen Trung Truc, ils ont ouvert un dispensaire et, sous de vastes hangars, préparent leurs pharmacopée à base d’herboristerie :

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Chaque jour, des paysans de la campagne environnante, de plus en plus nombreux, prévenus de la guérison et du prêche extra-ordinaires, furent convertis par Huynh Phu So, devenu désormais Duc Huynh Giao Chu. Dans le même temps, son comportement changea radicalement et il se mit à écrire des pièces en vers, d’une tenue littéraire reconnue, inventant même une métrique où il faisait alterner des vers de six, sept et huit pieds. Sur les traces du Phât Thây Tây An, il se mit à soigner et guérit plusieurs centaines de malades, dont certains étaient réputés incurables. Les conversions se multiplièrent et, à la fin de 1939, alors que Duc Huynh n’avait pas encore vingt ans et sa secte à peine six mois d’existence, les disciples se comptaient en dizaines de milliers. Accusé de trouble à l’ordre public, il fut arrété le 8 mai 1940. Le lendemain, le gouverneur de la Cochinchine prit à son encontre une mesure d’éloignement des provinces de Chau Doc et Long Xuyen, ce qui ne fit qu’accroître sa notoriété et le nombre de conversions. Le 28 juillet, l’administrateur de Can Tho décida de son transfèrement à l’hôpital Cho Quan, de Cho Lon. Il va y rester dix mois et convertir le docteur Tran Van Tam, qui n’eut de cesse de faire reconnaître sa bonne santé mentale (en finançant les publications de Duc Huynh et en les faisant passer par-dessus la censure, le docteur Tran joua un rôle essentiel dans le développement du Hoa-haoisme, raison pour laquelle les communistes l’assassinèrent le 8 novembre 1947 – sa sépulture est discrète et toujours gardée par des fidèles).

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Les autorités assignèrent Duc Huynh à résidence à Bac Lieu, ville choisie du fait que sa population était principalement chinoise et Khmère, gens peu réceptifs aux idées du jeune prophète. Il rallia toutefois son hôte, membre du Conseil Colonial, plusieurs notables, ainsi que les paysans alentour. Les Japonais, voyant le parti qu’ils pourraient tirer du ralliement de quelqu’un ayant une telle audience, organisèrent son évasion en octobre 1942 et l’installèrent dans leur représentation commerciale à Saigon. Il y était à l’abri à la fois des Français et du Vietminh mais manquait de latitude pour mener à bien son projet de système qui dépasserait la simple religion Il se rendait fréquemment au domicile du docteur Tran Van Tam, où il constitua une équipe restreinte de sept fidèles, qui devinrent ses conseillers politiques. Il intensifia la propagande anticoloniale et constitua des Doi Bao An (groupes d’auto-défense) et choisit Tran Van Soi pour les organiser. Des coups de main contre les Français permirent de récupérer des armes. Tout celà déplut fortement au Vietminh qui, le 8 septembre 1945 à Can Tho, mitrailla 20 000 manifestants Hòa Hảo. Le frère de Huynh Phu So et le fils de Tran Van Soai, faits prisonniers furent exécutés le 7 octobre. Les communistes poursuivirent les HH à travers tout le Delta et 10 000 d’entre-eux furent tués. Duc Huynh, assiégé par les communistes à Saigon, parvint à s’enfuir avec -à nouveau- l’aide des Japonais. Le retour de leur Maître galvanisa les Hòa Hảo et Tran Van Soai organisa la riposte. Les communistes, liés par dix, furent jetés à l’eau. Le message était clair : pour chaque Hòa Hảo tué, dix communistes périraient. Le 20 avril 1946, se réunit un congrès des forces anti-françaises dont Huynh Phu So devint le leader. Y participaient les Hòa Hảo, les Caodaïstes, les Caodaïstes dissidents, les bouddhistes Tinh Do, les catholiques, les socialistes, le Quoc Dan Dang, les Binh Xuyen et le Viet Minh. Un Front National Unifié fut créé. Les communistes, minoritaires, firent tout pour le saboter, allant jusqu’à informer les Français des positions des combattants Hòa Hảo et Binh Xuyen, informations à l’origine de plusieurs raids aériens ciblés. Ce qui conduisit le Front à déplacer son quartier général de Vinh Lac à Cho Lon pour se protéger des Français. Et, pour se prémunir contre le Viet Minh, ennemi autrement plus redoutable, une réunion secrète entre Caodaïstes, Binh Xuyen et Hòa Hảo, tenue à Tay Ninh en janvier 1947, décida de déplacer les troupes du Front de la 7e zone militaire (qui était sous contrôle communiste) vers la région de Hau Giang, en plein pays Hòa Hảo. Les communistes multiplièrent les incidents sanglants, qui ont atteint leur paroxysme de fin mars à début avril. Le Viet Minh invita Huynh Phu So à négocier un cessez-le-feu. Une réunion de réconciliation, comme les communistes savent en faire, se tint le 15 avril : plus personne ne revit Huynh Phu So. Les Hòa Hảo, aussitôt la nouvelle de sa disparition connue, se rallièrent aux Français. Ils menèrent, de 1947 à 1955, année du démantèlement des Secte par le dictateur Diem, une lutte sans merci contre les communistes. Et bien au delà de cette époque : jusqu’à la prise de Saigon, en 1975 car ils avaient, pour la plupart d’entre-eux, intégré l’armée régulière du Sud Vietnam. Un journaliste américain ira jusqu’à écrire que le pays Hòa Hảo était le seul endroit du Vietnam où un soldat américain pouvait se promener sans armes. L’ armée Hòa Hảo – il serait plus juste d’écrire les armées – a été d’une efficacité redoutable : elle a gagné haut la main tous les combats qu’elle livra contre le Vietminh, même quand l’ennemi était largement supérieur en nombre et mieux armé. Elle était polymorphe. D’abord sous le commandement exclusif de Tran Van Soai (qui avait le grade officiel de général de demi-brigade ! avant celui, plus conforme, de général trois étoiles). Nommé par Huynh Phu So, ses opposants n’ont pas osé briguer ouvertement son poste et créèrent leurs propres factions. Ce fut le cas de Ba Cut, Nguyen Giac Ngo, Hai Ngoai, Ba Ga Mo. Mais même lorsque les différentes factions se rendirent successivement à Diem, elles aidèrent Ba Cut, qui continuait le combat. Polymorphe aussi quant aux unités qui la composaient : des commandos SAS au régiment d’amazones. Le rôle de ces dernières ne se limita pas à être la vitrine de l’armée HH : elles étaient d’efficaces agents de liaison, voire de redoutables membres des comités d’assassinats. Tous les militaires français qui eurent à approcher les Hòa Hảo sont unanimes à reconnaitre leur combativité, leur courage, leur science du combat, leur efficacité. Il faut dire qu’ils vouaient une haine sans limite aux communistes à qui ils ne pardonneraient jamais la disparition de leur chef spirituel et de son frère cadet en 1945. De plus, tout les opposaient : la religion, la conception du socialisme et du nationalisme, le tout servi par une grande connaissance du terrain car ils étaient chez eux. Pour le commandant de Malleray, les Hoa Hao se battent bien, peut-être mieux que les autres. Quant à monsieur Raymond Muelle, que j’ai eu grand plaisir à interroger à plusieurs reprises pour mes recherches, il était admiratif : Les Hoa Hao sont courageux. Il y a chez ces gens-là des forces inconnues qui nous dépassent.

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(Remerciements à messieurs Roger Vallet pour le pavillon et Jean Prévot pour la photo du 2e commando SAS)

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Les Américains, qui ne sont pas à une turpitude près, après avoir aidé Hồ Chí Minh (de son vrai nom Nguyễn Sinh Cung) au Nord, imposèrent au Sud leur marionnette, le catholique, Ngô Đình Diệm. Après Patti, au nord, ce fut le Military Aid Advisor Group, officiellement dirigé par le général O’Daniel mais, de fait, les ficelles était tirées par le digne successeur de Patti, Landsdale, de la CIA, qui avait téléguidé l’attentat de Trinh Minh The, caodaï dissident, contre le général Chanson, achetait maintenant par valises pleines de dollars les officiers peu enclins à se rallier. Et il trouva, pour ceux moins sensibles à l’argent, des moyens plus personnalisés, allant de l’intimidation à d’autres plus plaisants. Ainsi, honnie par les sud-vietnamiens qui la nommaient chó cái phương bắc (la chienne du nord) ou điếm (la pute), madame Nhu eut effectivement à donner de sa personne, mise dans le lit du colonel d’état-major Trần Văn Đôn, qui ne se faisait pas prier pour montrer des photos de la Première Dame dans le plus simple appareil (op. cit., p. 273)… Une bourde énorme des Américains (une de plus) d’avoir choisi Diệm, qui représentait moins de vingt pour cent des Sud Vietnamiens (et encore en s’appuyant sur les  Bắc Kỳ de Bùi Chu et Phát Diệm que la Royale avait déplacé au Sud pour les protéger des communistes). Il persécuta les bouddhistes qui eux, comptaient pour quatre-vingt pour cent de la population. Comme par exemple en faisant bombarder le monastère de Núi Tà Cú (mais les aviateurs et les canonniers étant bouddhistes le monastère ne fut pas touché). Dès le lendemain de la première immolation d’un moine (Hòa thượng Thích Quảng Đức), l’opinion publique américaine protesta si fort que Kennedy lâcha Diệm qui fut exécuté (ainsi que son frère Ngô Đình Nhu) par le général Dương Văn Minh, dit Big Minh), seul le troisième larron, Ngô Đình Thuc, archevêque deux fois excommunié (!) fut épargné (ainsi que l’infecte madame Nhu, qui s’attribuait la victoire de la bataille de Sai gon contre les Binh Xuyen et qui s’était fait construire un monument, soit-disant en mémoire des sœurs Trung, mais à son effigie ! démoli par la population sitôt après l’exécution des tyrans… Elle n’aura plus jamais l’occasion de dire : « Le pouvoir est merveilleux. Le pouvoir absolu est absolument merveilleux ».

Après la chute de Diem, le parti Dan Xa joua un rôle capital dans la politique du Sud Vietnam

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et il n’est pas un politicien (Nguyen Van Thieu, Nguyen Cao Ky, Nguyen Khanh et même McNamara) qui ne passa par To Dinh.

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To Dinh est le siège de la religion Hòa Hảo : c’est la maison où Duc Huynh Giao Chu est né et où il a reçu la révélation de sa mission. Je m’y rendis à plusieurs reprises, accompagné de ‘tonton’ Vo Van Tac

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qui a été le voisin, l’ami puis le chauffeur de Huynh Phu So (à la disparition de ce dernier, il restera chauffeur de son père, jusqu’à son décès, survenu en 1961). Tant à son domicile que le lors du trajet entre la ville de Saigon et le village de Hòa Hảo – le nouveau régime a rebaptisé l’une et l’autre, mais sans parvenir à changer le cœur de leurs habitants – il me racontait des anecdotes concernant Duc Huynh (elles auraient mérité, d’ailleurs, d’être consignées dans leur ensemble, ce que je comptais faire lors d’un prochain voyage au sud Vietnam, (malheureusement monsieur Vo Van Tac est décédé depuis la dernière visite que lui avais faite) : il avait cotoyé Huynh Phu So, dès son adolescence et jusqu’à sa disparition). Chu Tu a été mon parrain lors de mon admission au sein du Phat Giao Hòa Hảo (voir ci-dessus). Ce sont la nièce (Co Tu) et le neveu (M. Bui Van Ven) qui procédèrent à ma réception et choisirent mon nom, le petit-fils du docteur Tran Van Tam était mon traducteur (Jacques Tran, sa sœur et son père, Monsieur Tran Kim Thiên, qui a été président des Hòa Hảo de Saigon, vivaient à Limoges, près de chez moi).

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Si le symbole du Hòa Hảoïsme est le Lotus Blanc, c’est par référence à une célèbre école bouddhique chinoise particulièrement renommée au douzième siècle et appelée báiliánzòng (白蓮宗). Elle fut interdite en 1308 et, à nouveau, en 1331. Les autorités bouddhiques, emboitant le pas au pouvoir firent tout pour la discréditer mais la population n’en eut cure et continua de suivre, avec une ferveur indéfectible le báiliánzòng qui même gagna en nombre de disciples. Au grand dam des autorités et du haut clergé bouddhique. C’est exactement ce qui arrivera au mouvement Hòa Hảo six siècles plus tard. Ce n’est donc pas par hasard que Huynh Phu So, qui avait été au contact de plusieurs moines érudits, férus d’histoire,  prit pour symbole le Lotus Blanc. Et c’est donc là qu’il faut chercher la référence voulue par Duc Huynh Giao Chu plus que dans les sectes politiques báiliánjiào (白蓮教) (avec pour rituel principal brûler de l’encens) qui, rapidement, deviendront mafieuses… Même s’il n’a probablement pas réprouvé la lutte des Ming contre les Tsing 復明 et que la formule sera même adaptée à la situation en Indochine :  Thien-dia-hoi (Société du Ciel et de la Terre : 天地 會…)  Si la confusion perdure, c’est qu’elle est entretenue par les triades qui se réclament toujours du Lotus Blanc initial. Avec, pour asseoir une prétendue filiation et donc une légitimité, des références à cette première école spirituelle (*).

L’une des caractéristiques principales du bouddhisme Hòa Hảo est l’engagement social de ses membres. Comme l’avait prôné Duc Huynh. Par exemple, pour l’année 2007, les disciples ont donné 46 milliards de dongs (4 millions de dollars) pour construire ou réparer 1 270 maisons pour les pauvres, construire 150 ponts à haubans et augmenter le réseau routier de 152 kilomètres. En outre, les personnes démunies ont été opérées gratuitement de la cataracte, les élèves déshérités assistés, des herbes, racines, écorces médicinales collectées (comme au temple NTT de Rach Gia) ; ils animent, depuis de nombreuses années, des restaurants gratuits pour les pauvres hospitalisés et les familles venues leur rendre visite, comme nous avons pu le constater à Long Xuyen :

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Voici ce qu’écrivait, dans les années cinquante, un officier du 2ème Bureau, à propos du plus antipathique des chefs de guerre Hòa Hảo : il a engagé des sommes très importantes pour les services publics des régions sous son contrôle, en particulier, la construction et l’entretien d’écoles, de maternités, de dispensaires et d’un hôpital. Fin 1952, il y avait en service une centaine d’écoles avec 170 instituteurs, 17 dispensaires et 55 postes de secours. Il a créé de nouvelles pistes et fait procéder à la remise en valeur des rizières abandonnées.

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De même, une ‘clinique’ existait dans le village de Hòa Hảo et, après l’écrasement de l’armée de la secte par Diêm, l’hôpital militaire Nguyên Trung Truc fut dédié aux civils. Médecine traditionnelle et occidentale y étaient dispensées par des médecins adeptes bénévoles. Le gouvernement a attendu dix ans pour lui accorder l’autorisation d’opérer et 1965 pour l’inaugurer… Il y a toujours des blocages lorsque il s’agit des Hòa Hảo (sauf en période électorale).

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L’éducation est importante pour les Hòa Hảo : l’acquisition des connaissances et l’entretien du corps. Quand nous allons chez les Hòa Hảo, les dignitaires interrogent Yo-an sur ses résultats scolaires, en insistant sur la nécessité de s’instruire, et aussi lui demandent s’il pratique un sport et à quel niveau.

Nous terminons cette visite faite aux valeureux Hòa Hảo et le compte-rendu du livre que je leur consacre par une rencontre avec les habitants d’un village proche de Cho Moi, simples et droits comme les vêtements qu’ils portent.

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(*) Quelques membres authentiques des sociétés secrètes politiques, qui n’étaient pas d’une très grande probité, s’étant assez tôt aperçus que la police avait les plus grandes difficultés pour les repérer, vu leur mode de recrutement et leurs rituels de reconnaissance très discrets. Ils reprirent ces rituels à des fins moins nobles et c’est ainsi que se créèrent les triades mafieuses. Il n’est pas rare que ces sectes usent de références connues, à peine transformées afin que les membres puissent se reconnaître sans attirer l’attention sur eux. Ainsi la célèbre phrase de Confucius (Entretiens XII)  » Entre les quatre mers, tous les hommes sont ses frères  » , devient, chez les Hong : « Entre les quatre mers tous les braves sont frères  » . Différences minimes et passant inaperçues à qui n’est pas attentif.

Commentaires :

Centre France du 13 décembre 2009, article de Jean-François Julien (1/2 page) ;

Bouddhisme Actualité d’avril 2010 (p. 26) : sélection du mois ;

Nouvelles clés n° 65, mars-avril-mai- 2010, p. 68 : à signaler aussi : Un bouddhisme social et persécuté  thèse touffue et fascinante, où l’historien Francis Masgnaud nous fait découvrir l’étrange mouvement bouddhiste Hoa Hao du Viet-nam, honni par les communistes, éditions Lucien Souny.

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